30.11.06

Modèle d'importation

Ces gens modelés dans de la pâte américaine. Tu as déjà tout en toi, leur est-il dit, tout est déjà là. Tu penses des choses, tu sais des choses, tu sens des choses, il n’y a vraiment rien de plus. Quelques qualités à améliorer, rien de plus, et ce n’est guère que technique. Tout est déjà là, vraiment, tu n’as plus qu’à creuser, à te comprendre toi-même, à comprendre par exemple les idées que tu balancent naïvement. Quand tu auras fait ce chemin — et ça remonte aux grecs ! (ahahah) —, tu te seras compris, et ton chemin sera ton œuvre.

Alors bien sûr c’est un modèle (protestant) largement distribué, et on baigne dedans, pour ceux qui sont comme moi, depuis tout petit. Largement distribué, on peut penser : qui a fait ses preuves. Certes. Mais encore faudrait-il savoir quel monde cela nous ouvre, et quelle vie pour chacun.

Parce que ce modèle d’ignorance est en plus fondé sur l’oubli de ses conditions de production, il laisse chacun, sans possibilité de se saisir en dehors du modèle, à la cruauté qu’il lui inflige (comme tout autre modèle, cela va de soi).

Il s’agit d’un renvoi à soi-même, à soi-même en tant que l’on ne peut échapper à l’impératif catégorique d’être soi-même. On ne peut pas sortir de soi, car alors, contraintes sociales très concrètes viennent nous renvoyer illico à nous-mêmes, en nous remettant dans le droit chemin : face à nous-mêmes. Pareil : pas moyen de se reposer sur des dispositifs extérieurs, sur des béquilles quelconques, c’est constamment lève-toi et marche.

Obéir à l’information placée en nous, pour ainsi dire dès le départ (corrélé à un éloge sans faille de la nature), ce qui chez nous autres résonne comme principe même du conservatisme, est l’axiome le plus naïf et le plus innocent que l’on puisse imaginer. Avec ceci, on nous sert un grégarisme des plus banals en ce que tout le monde, obéissant à cette information, forme un modèle des plus conformistes. Mais ce modèle-ci, étrangement, est secondé par un autre modèle, le modèle moral, ce qu’on appelle couramment normalité, et les deux sont en lutte : tout est fait pour que ce modèle-là advienne, et on nous pose comme limite ce modèle-ci.

Bien sûr, dans l’idéal, il est imaginé qu’en se laissant obéir à notre information originelle, nous qui sommes si purs et si innocents, n’est-ce pas, de merveilleuses créatures divines, par le principe de la main invisible nous allons parvenir au modèle prôné par la morale. Il n’est pas, dès lors, incompréhensible que certains souhaitent remettre dans la tête de chaque petite ganache blonde l’imagination de soi-même, en lieu et place de l’information qui a fini par en prendre la place, selon laquelle je suis une créature de Dieu, un petit ange innocent promis aux douces trompettes paradisiaques.

Mais l’imagination mythologique a laissé la place aux informations télévisées, que nous voyons et sentons et devons laisser parler, « s’exprimer » comme on nous le répète depuis au moins aussi longtemps que notre chômage annoncé, et puis aussi comprendre, mais dans la seule mesure où la compréhension de « soi-même » aide à mieux être encore soi-même.

A chaque fois que j’ai pu devenir « moi-même », encouragé et félicité par mon entourage, lequel trouve tout cela très joli, merveilleusement droit, conforme ou je ne sais quoi, très bien en tous les cas, j’ai senti coup foireux et adieu la belle voie, en sentant, pour moi-même, que « moi-même » m’était tout à fait étranger, pour ne pas dire, presque, une commande de mon entourage. Etranger : comme un masque qui commence à se faire sentir tel alors que jusque-là c’était mon vrai visage. Les masques, eux, je ne les supporte pas, mais j’ai souvent bien du mal (non : tout le temps), à me les arracher de la face. Au contraire, je les contracte sur moi jusqu’à ce qu’ils me fassent mal, mais cela c’est quand ils ne servent qu’à se promener dans les rues, sinon, concrètement, soit je suis trop timide pour en porter un seul, laissant ma chair à nu, toute matière non formée, grouillante et pâteuse, soit je ne supporte pas les masques et dois les surjouer au possible comme pour bien les tendre devant moi, loin de mon visage caché. Parfois, très rarement, des rencontres inconnues surgissent sans se poser de questions. Dans ces cas-là, les autres n’ont pas de masque, c’est une question qui leur est étrangère. Ils sont, c’est tout. Qui a un masque a un « soi-même », dans le sens du modèle évoqué, puisque le ‘‘fond’’ et la ‘‘forme’’ se répondent nécessairement.

Il se trouve, bizarrement, que les moments où je me sens bien sont des moments dans lesquels je ne pense pas du tout à moi-même. Je ne me sens pas, je n’ai ni conscience ni imagination de moi-même, je ne me recherche pas, le « je » même, hormis peut-être dans le seul rôle de pronom personnel, élidé dans beaucoup de langues, n’apparaît pas. Signe de plus, si l’on veut, que ce modèle-là est fondé sur les « problèmes », sur les « soucis », qui jamais, et pour cause, ne cessent. A partir du moment où débarque ce moi, dont on n’arrive jamais, semble-t-il, à se débarrasser seul (ou alors par la solitude, mais une solitude habitée, par du tout, pour ainsi dire, un abandon : par exemple habitée par de l’imagination, soutenue par des livres), commencent les problèmes, qui jamais ne s’arrêtent.

C’est peut-être le dernier romantisme : l’infini moi que je pose. Il n’a pas de fin, jamais on ne peut en venir à bout. Pris au piège, comme des lapins. On croyait avoir là quelque chose d’intéressant, mais qui pourrait être réglé relativement rapidement, et voilà que cela n’a pas de fin. On pourrait, tout compte fin, tracer un trait de suite, par simple décision, se dire maintenant je suis cela point barre, ou même pourquoi pas se jouer aux dés comme dans L’homme dé, mais l’étendue des possibles, et des meilleurs d’entre eux (soit : les plus réalisables, c'est-à-dire en fait surtout les plus profitables), nous apparaît toujours comme un infini, ou ne serait-ce que comme un carrefour, et nous ne savons nous décider, nous croyons même que cela serait la pire erreur de notre vie, pour ne pas dire une profanation. Car enfin, décider quoi être c’est trahir, et c’est trahir ou bien notre information originelle (couramment, on utilise la psychanalyse, même édulcorée, pour tenter de la connaître, mais ce peut aussi bien être plus concrètement des pulsions, des désirs, ou même des croyances, des opinions sur soi ; enfin, n’importe quoi pourvu que ce soit sincère envers soi-même), ou bien notre volonté, ou bien notre désir, ou bien, évidemment, les attentes de notre entourage. Ces quatre choses, au moins, jouent un jeu souvent très compliqué, car elles ne sont pas indissociées. Certaines se confondent, et puis on essaie d’en confondre pour faciliter les choses, et puis aussi les autres nous poussent à cette confusion, collusion, et pour ce qui les concerne, bien souvent, ils n’ont pas d’opinion bien arrêtée dès le départ, au contraire elle se forme et se transforme, ils restent à l’affût de nous-mêmes, en voulant, ils ne diraient jamais le contraire, notre plus grand bien. Sans doute les gens qui vont bien, parfaitement bien, qui sont heureux de vivre et en profitent vivent dans la confusion, collusion, de ces quatre éléments. Si on trouve ces gens un peu cons (mais quand même quelle chance ils ont, même trop cons pour s’en apercevoir), c’est qu’ils ne voient pas ce qui, réellement, est séparé, disjoint, différent, c’est un manque d’intelligence et, derrière ceci, de finesse, avec tout ce que cela implique qui n’est donc pas atteint : goût, beauté, vérité, forme humaine véritable, etc. Jugement d’un bonhomme complètement atteint par ce possible dernier romantisme, mais tentant de s’en défaire, de le mettre à distance, de le comprendre moins comme « lui-même » que comme des choses, déjà un regard ‘‘scientifique’’.

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