Reporters sans reportages, reportages sans reporters. Où l'augmentation tendancielle des frontières en monde ouvert.
Sur la toile une video a fait beaucoup de bruit il y a environ deux mois. C'est tout le truc de la toile, il faut s'y faire prendre pour avoir l'info, ça ne hurle pas dehors sous la fenêtre comme dans les scènes d'Histoire, ni à la télé-que-tout-le-monde-regarde comme ces guerres qui n'ont pas lieu, dixit Baudrillard, non : il faut vraiment s'y faire prendre, et par exemple emprunter ce chemin-ci (pour ma part) :
Consulter un blog mis en favori depuis un moment : http://passetathesedabord.blogspot.com/
Se dire : mh, ce blog est fini est je n'en ai pas assez, j'en veux plus ! Alors il faut regarder la colonne des liens, et trouver par exemple celui-ci : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/
Le lire un petit peu, parce qu'il faut remonter quinze posts en arrière, alors ça défile, et il y a celui-ci, exprimé sur une nouvelle page : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2009/06/21/1021-iran-elle-sappelait-neda
Après avoir bavé de bon matin sur les quelques lignes qui y sont écrites, en se disant que le ventre est si vide qu'on est pas près de vomir, en se disant qu'attends mes cordes kitsch commencent à vibrer, et comment que les petits-enfants des derniers faux révolutionnaires dans notre pays s'empressent au moindre conflit à nous resservir leur soupe, de plus en plus fade d'ailleurs bientôt en n'en voudra plus (ça a commencé avec les communistes, bientôt ce sera McDonald's, enfin bon, juste pour dire que le marketing de la révolution commence à être un peu pourri), un peu comme en Ukraine entre le dictateur et le mafieux quand forcément l'un des deux était le Gentil et l'autre le Méchant, donc doit-on en conclure qu'étaient aussi Gentils les partisans du Gentil, en orange pour qu'on les reconnaisse, qui brandissaient des banderoles "Juifs dehors" dans la belle ville de Lvov ? Et d'une manière générale on s'emmerde ici alors donnez-nous des conflits, mais pas la peine de les calibrer à ce point m'ssieurs-dames les journalistes, vous pouvez regarder simplement ce qu'il se passe. Et en matière de calibrage on en connaît quelque chose, et vous savez, en France, depuis 30 ans, étant donné l'heure des infos à chaque nouveau conflit, pour ne pas dire famine, pour ne pas dire guerre, on crie dans toute la maisonnée : A table ! et on a l'eau à la bouche.
Et bien justement, dans cette nouvelle page, http://www.memoirevive.tv/blog/iran-neda/, on n'a pas vraiment l'eau à la bouche puisqu'on retient, rappelez-vous, son vomi, mais on apprend que les journalistes n'ont rien filmé du tout. Mieux, les journalistes nous disent : hey on est pas là mais le boulot se fait quand même les islamistes pourront rien faire face à la démocrinformation du monde (trompette), les vidéos circulent sur tout le net tout le monde s'y met dedand dehors c'est beau c'est beau (trompette, mouchoir). Alors un grand reportage, vraiment the must, digne du journalisme de ces quinze dernières années, Cadavres au Kosovo (non, pas le SAS) en prime : une caméra qui arrive vers une demoiselle toute en sang et qui meurt. Attention c'est une exclusivité facebook, on peut pas la mettre ailleurs et il faut avoir un compte facebook pour la voir (c'est la démocratie qu'on vend aux iraniens, désolés iraniens c'est pas encore parfait mais ne vous inquiétez pas les américains vont venir faire un tour, comme en Irak voyez ?) : http://www.facebook.com/video/video.php?v=89928823259. On appréciera au passage les qualités d'organisation du cameraman qui a pu filmer l'instant fatidique dans le cours laps de temps auquel il avait droit, rien qu'eu égard aux capacités de stockage vidéo.
Bref, tout ça pour dire deux choses : raconter tout cela me permet de nourrir un stress surmontant le choc de ce que j'ai vu (on ne peut même pas dire "qu'on m'a montré" : avant c'était la faute des infos, mais maintenant, les infos ne sauraient se donner autrement n'est-ce pas, c'est le format convenu, et on en demande, surtout depuis qu'on peut manger notre soupe tranquille et regarder le podcast), et ne pas vomir, certes (ne pas avoir le son aujourd'hui sur mon ordi m'aide sans doute : mais en fait je ne peux pas vomir face à l'horreur narrée, et tout ce post est l'histoire d'une narration internautique), mais je voulais remarquer la formidable révolution journalistique qui s'adonne ici sous nos yeux.
Tout le monde sait que les journalistes sont des gens plutôt branleurs, avec des horaires de bureau et des aspirations bourgeoises. Le crédit qui leur est alloué depuis quelques dizaines d'années les protège subjectivement contre tout argument leur montrant un aurevoir merci à leur profession. Avec le net, ils ont trouvé enfin ce qu'ils cherchaient : faire son travail depuis chez soi, entre son lit et son ordi. Mieux encore, avec cette histoire en Iran où ils ne pouvaient plus mettre les pieds, ils ont trouvé un nouveau ressort à l'objectivité journalistique : tout est fait par ceux qui sont sur le terrain, et vu les qualités requises pour faire les reportages qu'on nous sort depuis des années on voit bien qu'il suffit d'être là (et de cadrer un minimum, certes, comme d'avoir le bon tempo pour filmer la mort en direct, rien de bien Capaïen jusque-là) ; rien de bien Capaïen, donc, mais l'image mythique est-elle vraie ou a-t-elle été truquée ? Parce qu'il faut un aspect simulation pour qu'une bonne image fonctionne ; par exemple la jeune colombienne qui se noie, c'est une super image : de n'être pas intervenu rend l'image plus vraie que nature, ici parce qu'elle aurait pu être autrement, et la gamine sauvée moyennant qu'un ours lui arrache la jambe. Pour la photo de Capa on l'a croisée en chemin : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2009/07/18/1033-death-in-the-making.
Avec ces images en Iran l'aspect faux est donnée par le relai médiatique lui-même. C'est de l'information, mais se donne suivant des canaux informels, où chacun peut chanter son amour (comme ici par exemple, ne pas connaître ce genre d'autoproduction c'est ne rien connaître à internet : http://www.facebook.com/video/video.php?v=105468229232&ref=share ; vous remarquerez la vidéo importée dans youtube par un non-journaliste). Les journalistes, ce sont maintenant simplement des passeurs. Ce sont des images filmés par des vrais gens dans la vraie vie, les journalistes s'en font les médiateurs, et en contrepartie les vrais gens sont les médiateurs de ce qui se passe, ainsi un nouvel accord est trouvé sur l'image vraie mais simulée quand même, autrement dit l'image qui cartonne. Quant au rôle du journaliste nous sommes bien à l'époque des brèves Reuters ou AFP réécrites rapidement en simili-article pour lemonde.fr (et sans photos généralement, pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de photos dans les brèves AFP ?) ou pas réécrites du tout style les journaux de la rue que tout le monde lit. Un chouette monde où l'information circule en transparence, entendez : sans agir ni responsabilité, nous sommes tous des opérateurs et des médiateurs.
En bref, la profession de journaliste se transforme à se perdre dans sa fascination pour le réel et sa tendance à trouver des accords simulationnistes en dehors de son agir poïétique propre.
Pour finir Neda, étant donné le petit texte allant avec la vidéo, "A young woman who was standing aside with her father watching the protests was shot by a basij member hiding on the rooftop of a civilian house. He had clear shot at the girl and could not miss her. However, he aimed straight her heart", je voulais faire l'hypothèse suivante : en fait le tireur la connaissait et il l'a reconnue. Il l'aimait même secrètement, et ne comprenait pas ce qu'elle faisait là : de quel côté était-elle ? Sympathisante, ou regardant simplement les évènements devant chez elle (mais elle n'habitait pas là, elle a du se déplacer !) ? Ouhlala, que de questions dans cette petite tête, et quelle ambiguïté insurmontable, la frustration, la jalousie, la haine de soi, l'envie, et puis ce petit fusil dans les mains, pas très romantique mais un si bon raccourci d'une grosse queue que le monsieur n'a pas, alors, bon, au moment où une goutte de sueur lui perle l'oeil genre goutte débordant le vase, ben, il tire quoi. Ce qui pourrait donner un bon scénario Chahllywood (voir aussi celui de Yann Moix dans Partouz au sujet de Mohamed Atta).
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