Le génie (la culture du martyr est liée à celle du visage)
Le génie, selon Will Hunting, est assez simple d’emploi. Il y a deux choses, qui se soutiennent mutuellement (la deuxième, peut-être, contraint la première).
Il faut être miroir, pur miroir, répéter ce que l’on a sous les yeux, mais sur un écran plus profond. Le personnage joué par Matt Damon ne fait jamais que répéter, qu’imiter, ceux qui l’entourent, mais en mieux. C’est cet écran plus profond qui permet ce mieux. Si, dès qu’il n’est pas avec ses potes, il est devant un bouquin, comme on est forcé de le supposer, c’est qu’il a constamment besoin, pour être, de quelque chose à répéter, à répéter en mieux. Par exemple il fait comme ses potes, mais c’est le meneur du groupe, par exemple il répond à un imbécile de Harvard qui déballe les livres qu’il a lu, mais en l’assommant de ses références explicites et en montrant la logique du crétin, par exemple il lit un livre d’un domaine précis et le comprend sur le fond de tous les livres sur le même domaine. Ce mieux qu’il crée et impose, permet aux domaines qu’ils informent d’avancer d’un pas de plus.
La deuxième chose, c’est une stupidité sans borne : ne pas voir que sa vie tient à cette répétition, parvenir à répéter robot sans se poser de questions, sans avoir cet étonnement face à soi-même, rester dans ce schéma somme toute étroit. La remise en cause va venir d’un psy qui va jouer le même jeu que lui, mais pour le faire sortir de ce jeu, lui montrant que plus important qu’être un génie, il y a l’expérience, la vie, enfin ça c’est la morale du film. Et puis la fille qui va être son exercice pratique, jusqu’à lui faire surmonter sa peur panique de sortir de son petit schéma parfaitement maîtrisé, jusqu’à lui montrer qu’il peut avoir confiance en l’autre, confiance en ce qui n’est pas lui, sans avoir à le répéter de manière passablement hystérique.
Néanmoins, malgré cette stupidité fâcheuse, beaucoup envient les génies. C’est qu’ils créent de la culture, et c’est surtout qu’ils baignent dans un mécanisme de confiance qui est comme un cocon, ils font plaisir à voir. Des sortes de martyrs de la culture, pour une société déthéologisée. C’est toujours le martyr, qui impressionne : ce sens sublime donné à sa vie. Le martyr repose peut-être sur une bêtise monstre, il n’empêche que ceux qui ne le sont pas ne peuvent pas si facilement ne pas baisser la tête, sans doute car ils ne peuvent prétendre avoir donné autant.
Le martyr, le don de soi, la vie vouée, est encore le fondement des conceptions existentielles dans notre culture, culture de la culture, c’est-à-dire de ce qui s’institue et reste. Même ceux qui disent ne pas répondre à ce modèle, ils réfléchissent encore en termes de vie : cette unité, et cette seule unité… Comment sortir de cela sans tomber dans la croyance d’une vie qui « n’aurait pas de sens », par exemple ? Pas si simple…
Alors on peut bien parler de représentations sociales, de mythes, de ce que l’on veut, il n’empêche que, lorsqu’il est question de la mémoire de quelqu’un mort, rien que là, on a bien besoin de l’envisager. La culture du martyr, pour le dire ainsi, est fondamentalement liée à celle du visage. Une culture qui n’a jamais été aussi prégnante que de nos jours. Et si l’on jette un œil sur les cultures sans visages, il semble que le « sens » d’une vie soit donnée par la soumission : au service d’un Etat, d’une Eglise, d’une Communauté… ce qui nous paraît aujourd’hui dépassé, bien que la plupart des gens soient mémorisés ainsi, au sein d’ensembles statistiques (par profession, par exemple). Sans réelle autre alternative que celle-ci, pour l’instant, donc, la figure du génie, du moins du visage singulier, continuera d’hanter notre culture pour quelques années encore.
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