Mélancolie
Mélancolie :
La mélancolie c’est de chiriquement retenir un train, un artichaut, et je ne sais plus quoi d’autre. La plupart partent, s’engouffrent, oubliés dans le temps. Je pense à tel bouquin dont j’ai oublié le nom comme l’auteur, que je n’ai pas lu, mais dont ils avaient parlé alors que sortaient deux bouquins, d’assez mauvaise facture selon critiques, sur le sujet de la pédophilie. Je revois ce bouquin, photographié, en centre de page du magazine télé hebdomadaire, toute une page lui étant consacrée. Il y a tant et plus de livres dont personne ne se rappelle, que personne n’a lu ni acheté, etc. Enfin, ce ne sont pas des livres que l’on va retenir, et rabâcher parfois, ils nagent à la dérive dans la mémoire de ceux qui s’en rappellent. C’est mélancolique, cette image de l’image de ce livre dans ce magazine, image floue qui plus est, mais je crois voir que la couverture est rose. Tous les livres que je pourrais bien imaginer, ce n’est pas très mélancolique, ce sont des images d’eux-mêmes, et des images fabriquées encore. Si je retrouvais la page du magazine et la présentais, comme ça, nuement, ce ne serait pas mélancolique. C’est l’image d’image qui compte, et peut-être même ainsi une mise en abyme, superposition d’images qui laissent voir, comme dans un tuyau sans fin de bouts carrés à centre ronds pas nettement superposés mais laissant voir par une fissure l’image originale, depuis longtemps disparue. Représenter tel quel ce qui a disparu, même dans un tableau onirique qui est l’espace du souvenir, ce n’est pas très mélancolique en soi. Ce qui l’est, c’est de se rappeler ce tableau, une fois qu’on en est loin, ou, devant, d’imaginer le peintre qui, peignant, a dans sa tête l’image de l’image, et la projette sur sa toile. Sans cela, dans une présentation de nous naïve face au tableau, le peintre nous laisse dans une grande interrogation, et même plus encore, dans une espèce de manque, à ne pas saisir ce qui est passé, qui n’est plus, comme si le peintre ne l’avait pas saisi au vol dans gouffre.
Warhol. Quand un ami à lui, danseur, malade, fit une dernière danse devant ses amis et, sans prévenir, la termina à travers la fenêtre pour vol dans gouffre de quelques dizaines d’étages, il s’exclama quelque chose comme : « le con, il aurait pu prévenir, on l’aurait filmé ». Je me demande si cette exclamation l’a empêché ou non de saisir, au ralenti comme c’est souvent le cas quand quelque chose nous saisit, le geste et même, penché rapidement à la fenêtre, tout le vol qui s’en est ensuivit, ou s’il a dû, ensuite, et bêtement j’imagine rongé par le remords, s’imaginer tout ce qui s’est passé. Quand on a une caméra, face au réel, c’est simple : on pointe, on laisse tourner, et l’on se trouve dans une certaine apathie, dans une certaine assurance que rien ne peut réellement arriver, quelles que soient les circonstances, puisque tout est mis en images déjà, sur-le-champ, et même si on ne regarde jamais ces images par la suite (peut-être rien que de regarder à travers le trou de la caméra, ou même rien que de la tenir à la main…). Sans caméra, c’est nous-mêmes qui devons tout le boulot, il faut nous bouger la cervelle, les yeux, parfois même le corps pour ne pas rater une miette du spectacle mémorable. Cette impuissance de Warhol, cet étonnement, cette incompréhension soudaine, je la vois, comme tout le monde j’imagine, comme la surprise de celui qui a oublié sa caméra et qui ne sait pas faire sans. Beaucoup mieux que ça, même, son exclamation marque dans les souvenirs la scène mieux que ne l’aurait fait une caméra, s’aidant du langage pour pallier à cette absence, usant du langage comme de la caméra, puisqu’il se comporte comme s’il avait sa caméra : tout est comme est comme s’il y avait la caméra, l’objet seulement faisant défaut, et le langage en prend la place. La scène, racontée par un tiers présent dans un reportage sur Warhol, entre dans l’anecdote, et puis déjà dans la légende. La vidéo du danseur aurait été horrible, peut-être même cynique. Elle aurait pu aussi être mélancolique, mais seulement en nous imaginant le regard de ceux qui y étaient, ou seulement en nous remémorant, après l’avoir vue, la scène. Mais ce défaut de caméra, ce recours au langage, ce bricolage aux effets ironiques, passe par-delà la mélancolie, la recouvre d’un voile, le voile du sourire, le voile de la communauté alors présente, le voile du langage et de la légende. Le danseur tombe et il tombe seul, le regard ne le suit pas, le regard est à jamais fixé au lieu où se trouvait Warhol, disant surpris « merde, il aurait pu prévenir on aurait pu le filmer ». Et le sourire et la communauté et le langage et la légende accompagnent le danseur dans son dernier mouvement. Au-delà de la mélancolie, sans aucun cynisme ni même aucune horreur, nous saisissons un adieu improvisé aussi rapidement qu’une chute.
La mélancolie c’est de chiriquement retenir un train, un artichaut, et je ne sais plus quoi d’autre. La plupart partent, s’engouffrent, oubliés dans le temps. Je pense à tel bouquin dont j’ai oublié le nom comme l’auteur, que je n’ai pas lu, mais dont ils avaient parlé alors que sortaient deux bouquins, d’assez mauvaise facture selon critiques, sur le sujet de la pédophilie. Je revois ce bouquin, photographié, en centre de page du magazine télé hebdomadaire, toute une page lui étant consacrée. Il y a tant et plus de livres dont personne ne se rappelle, que personne n’a lu ni acheté, etc. Enfin, ce ne sont pas des livres que l’on va retenir, et rabâcher parfois, ils nagent à la dérive dans la mémoire de ceux qui s’en rappellent. C’est mélancolique, cette image de l’image de ce livre dans ce magazine, image floue qui plus est, mais je crois voir que la couverture est rose. Tous les livres que je pourrais bien imaginer, ce n’est pas très mélancolique, ce sont des images d’eux-mêmes, et des images fabriquées encore. Si je retrouvais la page du magazine et la présentais, comme ça, nuement, ce ne serait pas mélancolique. C’est l’image d’image qui compte, et peut-être même ainsi une mise en abyme, superposition d’images qui laissent voir, comme dans un tuyau sans fin de bouts carrés à centre ronds pas nettement superposés mais laissant voir par une fissure l’image originale, depuis longtemps disparue. Représenter tel quel ce qui a disparu, même dans un tableau onirique qui est l’espace du souvenir, ce n’est pas très mélancolique en soi. Ce qui l’est, c’est de se rappeler ce tableau, une fois qu’on en est loin, ou, devant, d’imaginer le peintre qui, peignant, a dans sa tête l’image de l’image, et la projette sur sa toile. Sans cela, dans une présentation de nous naïve face au tableau, le peintre nous laisse dans une grande interrogation, et même plus encore, dans une espèce de manque, à ne pas saisir ce qui est passé, qui n’est plus, comme si le peintre ne l’avait pas saisi au vol dans gouffre.
Warhol. Quand un ami à lui, danseur, malade, fit une dernière danse devant ses amis et, sans prévenir, la termina à travers la fenêtre pour vol dans gouffre de quelques dizaines d’étages, il s’exclama quelque chose comme : « le con, il aurait pu prévenir, on l’aurait filmé ». Je me demande si cette exclamation l’a empêché ou non de saisir, au ralenti comme c’est souvent le cas quand quelque chose nous saisit, le geste et même, penché rapidement à la fenêtre, tout le vol qui s’en est ensuivit, ou s’il a dû, ensuite, et bêtement j’imagine rongé par le remords, s’imaginer tout ce qui s’est passé. Quand on a une caméra, face au réel, c’est simple : on pointe, on laisse tourner, et l’on se trouve dans une certaine apathie, dans une certaine assurance que rien ne peut réellement arriver, quelles que soient les circonstances, puisque tout est mis en images déjà, sur-le-champ, et même si on ne regarde jamais ces images par la suite (peut-être rien que de regarder à travers le trou de la caméra, ou même rien que de la tenir à la main…). Sans caméra, c’est nous-mêmes qui devons tout le boulot, il faut nous bouger la cervelle, les yeux, parfois même le corps pour ne pas rater une miette du spectacle mémorable. Cette impuissance de Warhol, cet étonnement, cette incompréhension soudaine, je la vois, comme tout le monde j’imagine, comme la surprise de celui qui a oublié sa caméra et qui ne sait pas faire sans. Beaucoup mieux que ça, même, son exclamation marque dans les souvenirs la scène mieux que ne l’aurait fait une caméra, s’aidant du langage pour pallier à cette absence, usant du langage comme de la caméra, puisqu’il se comporte comme s’il avait sa caméra : tout est comme est comme s’il y avait la caméra, l’objet seulement faisant défaut, et le langage en prend la place. La scène, racontée par un tiers présent dans un reportage sur Warhol, entre dans l’anecdote, et puis déjà dans la légende. La vidéo du danseur aurait été horrible, peut-être même cynique. Elle aurait pu aussi être mélancolique, mais seulement en nous imaginant le regard de ceux qui y étaient, ou seulement en nous remémorant, après l’avoir vue, la scène. Mais ce défaut de caméra, ce recours au langage, ce bricolage aux effets ironiques, passe par-delà la mélancolie, la recouvre d’un voile, le voile du sourire, le voile de la communauté alors présente, le voile du langage et de la légende. Le danseur tombe et il tombe seul, le regard ne le suit pas, le regard est à jamais fixé au lieu où se trouvait Warhol, disant surpris « merde, il aurait pu prévenir on aurait pu le filmer ». Et le sourire et la communauté et le langage et la légende accompagnent le danseur dans son dernier mouvement. Au-delà de la mélancolie, sans aucun cynisme ni même aucune horreur, nous saisissons un adieu improvisé aussi rapidement qu’une chute.
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