D’choum, t’ji toudoum
J’ai écrit cette page et quart (texte sur la mélancolie et quelques lignes sur l’amour ou les traces), et puis voilà que je me retrouve à jouer à Free Cell. Seize parties déjà, il est une heure et demie. Je suis un peu zombi, comme je le notai hier, mais pas vraiment rattaché au jeu, pas vraiment dedans, d’ailleurs j’ai perdu six parties (les statistiques indiquent 895 parties gagnées, 603 parties perdues, 60% de réussite).
Je me chante vaguement des airs sifflant soufflant et claquements de langue. Ça commence avec du Vivaldi et ça se termine en rappelant Kraftwerk, la musique des Mario et une base électro pwou pwou quelconque de la bouche. Ça peut durer des heures comme ça, en variant sans cesse imperceptiblement. En même temps, je pense à tout ce que j’ai à faire et que je ne fais pas. Je me dis : non mais là, je me concentre, seulement la vérité c’est qu’à une époque ça marchait, ensuite je me jetais sur ce que j’avais à faire, et le faisais vite et bien, une Blitzkrieg d’enfer. Maintenant, ou bien j’en sors en écrivant quelques lignes comme là, ou bien je me dis mon dieu je ne suis pas très normal en me disant mon dieu les voisins mais quels cons ils doivent penser s’ils m’entendent que je ne suis pas très normal mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec leur normalité sont chiants merde à la fin, et quand je me mets à faire ce que j’ai à faire, c’est comme si c’était une toute nouvelle activité, je stoppe tout et m’y mets, tranquillement, embourbé dans ce que j’ai à faire, ou le faisant si sont des choses des simples, bien tranquillement comme quand on attend quelque chose qui va arriver, sans se presser, temporisant.
Bref, ça va pas du tout tout ça. Et le temps passe.
D’choum, t’ji toudoum — t’chi t’chi. Surtout bien garder les dents fermées, hein.
(Après deux parties [gagnées])
J’ai oublié de dire, cela va de soi, que quand un air me gave, je passe à autre chose. Evolution naturelles : au bout d’un temps, par les airs seuls, je sors de ma léthargie. Et il va de soi aussi, que je ressens ces airs comme autant de médications spontanées.
Tout cela étant à cheval sur cette tragique (et pathétique) incapacité à s’oublier. On fait comme on peut. C’est pour ça que je lis de moins en moins (enfin, hier, j’ai quand même lu trente pages des Somnambules, deux ou trois pages de La pornographie et quarante pages d’Un fils de notre temps, mais c’est vrai que c’est pas grand-chose) : en lisant, je ne peux m’absenter, j’ai besoin de comprendre, de saisir le texte, j’ai horreur de ne pas tout saisir, que quelque chose m’échappe, j’ai besoin d’être le cerveau qui rematrice tout — sinon, à quoi bon lire ? (sans doute que tout le monde procède ainsi, cela va de soi). Du coup, je me laisse de moins en moins entraîner là où m’emmène un auteur, comme avant, lorsque j’avais confiance en l’auteur et que je ne regardais pas au temps. D’abord j’ai eu besoin de saisir le tout cerveau matrice, ensuite je n’ai pu plus supporter le long chemin qu’il me fait suivre durant lequel j’étouffe. Sans cesse je me dis : et moi dans tout ça ? Parce que quand même, je n’ai jamais lu, mais alors jamais, pour le seul plaisir de lire : c’est moi qui compte, moi moi moi, moi qui suis la fin, le but et l’héritier de ces sentiers traversés. Je me suis quand même dit que c’est juste que je ne trouve plus rien qui correspond à mon goût, que tout ce qui me tombe sous les yeux finit par m’ennuyer, par me faire soupirer. Alors des fois, je peux lire des trucs vraiment nuls, puisqu’ils ne me concernent en rien, je n’ai rien à régler avec eux, rien à capter, je m’en fous, un peu comme on feuillette, l’été, en s’ennuyant, le Closer de la fille qui se trouve à côté de nous et qui a fini par s’endormir en laissant faire le soleil sur sa peau toute huilée. Ce n’est rien d’important, je suis zombi devant, comme devant une partie de Free Cell, ce n’est pas ma vie qui se joue, mon être le plus profond dans une partie de Free Cell. Non, vraiment, je ne parviens pas à lire autre chose que des conneries selon la méthode préconisée par Gilles Deleuze, « comme on regarde un film ». Et bien moi, un film, justement, je le regarde comme je lis un livre existentiel, c’est pour ça que ça m’angoisse tellement. Je n’arrive pas à ‘‘m’en foutre’’, à m’en détacher, à regarder de biais, face à une direction, celle de ma ‘‘vie’’, qui se trouve être décalée. Non, moi, il faut que j’aborde toutes ces productions de face, un pur spectateur qui tente de sortir de sa position en gobant, ce qui m’évoque l’image de ces chanteurs de hard-machin, tête baissée sur la scène, tout de noir vêtus, cheveux tombant tout noir aussi, avec les mains au bout des bras fléchis qui semblent saisir paumes en l’air quelque chose, le capter et le lever, un peu comme des prophètes, des devins (je ne peux penser qu’à celui d’Astérix, désolé), mais on ne sait pas trop ce qu’ils essayent, un peu ridicules, de saisir et relever, enfin… Pour ma part, c’est la captation cerveau matrice, mon destin qui se heurte à toutes ces surfaces, devant lesquels, un tout petit peu débile, je ne manque pas de m’arrêter.
Il y a autre chose encore. J’écris, j’écris, et des fourmis me viennent, le corps un peu froissé, logorrhée qui pourrait n’en plus finir. Cela je n’en veux plus, c’est vraiment trop débile pour le coup. Une manière de sortir de tout cela, et vraiment pas la meilleure, une sortie par la ‘‘conscience’’, qu’ensuite tout frais, debout, je me demande alors qu’est-ce que j’ai donc à faire, et que je le fais (quand je ne reste pas, évidemment, à écrire jusqu’à ce qu’un début de tétanie s’ensuive), tout machine, robot hyperrationnel, et vraiment nul, mais alors nul à un point !...
(Sept parties [gagnées] plus tard)
Bon, ça m’a soûlé. Je suis reparti sur ce qui, pour un ignare comme moi, ressemble à du Vivaldi, et puis je gagne tout, c’est pas drôle. Peut-être qu’un jour je gagnerai ailleurs qu’au Free Cell, mais c’est vraiment pas gagné.
Après, voilà, je sors de tout cela comme d’une opération à somme zéro (je pense au bouquin de Baudrillard L’échange symbolique et la mort, à propos du poète… Saussure lui-même je crois ?), et j’ai plein de choses, ailleurs, qui m’attendent, et je suis à la bourre. J’en sors comme d’un songe, alors que ce n’était pas le but. Et là, oui, ça n’a pas d’utilité, c’est juste une perte de temps, mon dieu se demande la madame, mais comment est-ce possible, car il n’y a même quelque plaisir caché là-dessous, ce n’est pas la complice antichambre des masques orgueilleux.
Bon je trace le trait séparateur de suite (trois étoiles et retour à la ligne), sinon je suis là pour encore pas loin d’une heure et demie, que j’aurai même pas le temps de me doucher.
(Je le marque là pour ne pas le marquer deux lignes plus bas, ce qui est déjà autre chose, mais faut que je me retienne d’inscrire quoi que ce soit après la ligne tracée.)
(L’avantage de tout cela, quand je parlais d’automédication, c’est que maintenant j’ai un bon gros mollard, enfin, à cracher dans l’évier, par le fait d’une salutaire détension (deux bons gros mollards, même) de tout ce qui se trouve après la bouche.)
Je me chante vaguement des airs sifflant soufflant et claquements de langue. Ça commence avec du Vivaldi et ça se termine en rappelant Kraftwerk, la musique des Mario et une base électro pwou pwou quelconque de la bouche. Ça peut durer des heures comme ça, en variant sans cesse imperceptiblement. En même temps, je pense à tout ce que j’ai à faire et que je ne fais pas. Je me dis : non mais là, je me concentre, seulement la vérité c’est qu’à une époque ça marchait, ensuite je me jetais sur ce que j’avais à faire, et le faisais vite et bien, une Blitzkrieg d’enfer. Maintenant, ou bien j’en sors en écrivant quelques lignes comme là, ou bien je me dis mon dieu je ne suis pas très normal en me disant mon dieu les voisins mais quels cons ils doivent penser s’ils m’entendent que je ne suis pas très normal mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec leur normalité sont chiants merde à la fin, et quand je me mets à faire ce que j’ai à faire, c’est comme si c’était une toute nouvelle activité, je stoppe tout et m’y mets, tranquillement, embourbé dans ce que j’ai à faire, ou le faisant si sont des choses des simples, bien tranquillement comme quand on attend quelque chose qui va arriver, sans se presser, temporisant.
Bref, ça va pas du tout tout ça. Et le temps passe.
D’choum, t’ji toudoum — t’chi t’chi. Surtout bien garder les dents fermées, hein.
(Après deux parties [gagnées])
J’ai oublié de dire, cela va de soi, que quand un air me gave, je passe à autre chose. Evolution naturelles : au bout d’un temps, par les airs seuls, je sors de ma léthargie. Et il va de soi aussi, que je ressens ces airs comme autant de médications spontanées.
Tout cela étant à cheval sur cette tragique (et pathétique) incapacité à s’oublier. On fait comme on peut. C’est pour ça que je lis de moins en moins (enfin, hier, j’ai quand même lu trente pages des Somnambules, deux ou trois pages de La pornographie et quarante pages d’Un fils de notre temps, mais c’est vrai que c’est pas grand-chose) : en lisant, je ne peux m’absenter, j’ai besoin de comprendre, de saisir le texte, j’ai horreur de ne pas tout saisir, que quelque chose m’échappe, j’ai besoin d’être le cerveau qui rematrice tout — sinon, à quoi bon lire ? (sans doute que tout le monde procède ainsi, cela va de soi). Du coup, je me laisse de moins en moins entraîner là où m’emmène un auteur, comme avant, lorsque j’avais confiance en l’auteur et que je ne regardais pas au temps. D’abord j’ai eu besoin de saisir le tout cerveau matrice, ensuite je n’ai pu plus supporter le long chemin qu’il me fait suivre durant lequel j’étouffe. Sans cesse je me dis : et moi dans tout ça ? Parce que quand même, je n’ai jamais lu, mais alors jamais, pour le seul plaisir de lire : c’est moi qui compte, moi moi moi, moi qui suis la fin, le but et l’héritier de ces sentiers traversés. Je me suis quand même dit que c’est juste que je ne trouve plus rien qui correspond à mon goût, que tout ce qui me tombe sous les yeux finit par m’ennuyer, par me faire soupirer. Alors des fois, je peux lire des trucs vraiment nuls, puisqu’ils ne me concernent en rien, je n’ai rien à régler avec eux, rien à capter, je m’en fous, un peu comme on feuillette, l’été, en s’ennuyant, le Closer de la fille qui se trouve à côté de nous et qui a fini par s’endormir en laissant faire le soleil sur sa peau toute huilée. Ce n’est rien d’important, je suis zombi devant, comme devant une partie de Free Cell, ce n’est pas ma vie qui se joue, mon être le plus profond dans une partie de Free Cell. Non, vraiment, je ne parviens pas à lire autre chose que des conneries selon la méthode préconisée par Gilles Deleuze, « comme on regarde un film ». Et bien moi, un film, justement, je le regarde comme je lis un livre existentiel, c’est pour ça que ça m’angoisse tellement. Je n’arrive pas à ‘‘m’en foutre’’, à m’en détacher, à regarder de biais, face à une direction, celle de ma ‘‘vie’’, qui se trouve être décalée. Non, moi, il faut que j’aborde toutes ces productions de face, un pur spectateur qui tente de sortir de sa position en gobant, ce qui m’évoque l’image de ces chanteurs de hard-machin, tête baissée sur la scène, tout de noir vêtus, cheveux tombant tout noir aussi, avec les mains au bout des bras fléchis qui semblent saisir paumes en l’air quelque chose, le capter et le lever, un peu comme des prophètes, des devins (je ne peux penser qu’à celui d’Astérix, désolé), mais on ne sait pas trop ce qu’ils essayent, un peu ridicules, de saisir et relever, enfin… Pour ma part, c’est la captation cerveau matrice, mon destin qui se heurte à toutes ces surfaces, devant lesquels, un tout petit peu débile, je ne manque pas de m’arrêter.
Il y a autre chose encore. J’écris, j’écris, et des fourmis me viennent, le corps un peu froissé, logorrhée qui pourrait n’en plus finir. Cela je n’en veux plus, c’est vraiment trop débile pour le coup. Une manière de sortir de tout cela, et vraiment pas la meilleure, une sortie par la ‘‘conscience’’, qu’ensuite tout frais, debout, je me demande alors qu’est-ce que j’ai donc à faire, et que je le fais (quand je ne reste pas, évidemment, à écrire jusqu’à ce qu’un début de tétanie s’ensuive), tout machine, robot hyperrationnel, et vraiment nul, mais alors nul à un point !...
(Sept parties [gagnées] plus tard)
Bon, ça m’a soûlé. Je suis reparti sur ce qui, pour un ignare comme moi, ressemble à du Vivaldi, et puis je gagne tout, c’est pas drôle. Peut-être qu’un jour je gagnerai ailleurs qu’au Free Cell, mais c’est vraiment pas gagné.
Après, voilà, je sors de tout cela comme d’une opération à somme zéro (je pense au bouquin de Baudrillard L’échange symbolique et la mort, à propos du poète… Saussure lui-même je crois ?), et j’ai plein de choses, ailleurs, qui m’attendent, et je suis à la bourre. J’en sors comme d’un songe, alors que ce n’était pas le but. Et là, oui, ça n’a pas d’utilité, c’est juste une perte de temps, mon dieu se demande la madame, mais comment est-ce possible, car il n’y a même quelque plaisir caché là-dessous, ce n’est pas la complice antichambre des masques orgueilleux.
Bon je trace le trait séparateur de suite (trois étoiles et retour à la ligne), sinon je suis là pour encore pas loin d’une heure et demie, que j’aurai même pas le temps de me doucher.
(Je le marque là pour ne pas le marquer deux lignes plus bas, ce qui est déjà autre chose, mais faut que je me retienne d’inscrire quoi que ce soit après la ligne tracée.)
(L’avantage de tout cela, quand je parlais d’automédication, c’est que maintenant j’ai un bon gros mollard, enfin, à cracher dans l’évier, par le fait d’une salutaire détension (deux bons gros mollards, même) de tout ce qui se trouve après la bouche.)
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