Originalité, livres-miroirs, hiérarchie des arts
Originalité. — L’originalité n’est pas une différence sublime, sans aucun rapport avec la norme, l’occurrence du jamais-vu donnant naissance d’une nouvelle norme : cette naissance même. L’originalité est un écart par rapport à la règle, elle est au-delà de la règle : la règle même, plus un écart par rapport à elle. Dans un certain sens, celui du ‘‘progrès’’, les deux originalités se confondent, mais ce dernier sens peut mener autre part. Ici, l’originalité est le contraire de l’authenticité. Pas de la facticité, mais une incroyance quant à l’authentique, quant à « être soi-même » : un jeu avec la norme, dont on se pare, non pas comme une évidence, comme s’il n’y avait rien d’autre, mais comme si la norme était le sublime même, soit concrètement, on se pare de la norme mais ç’aurait tout aussi bien pu être autre chose. On n’obéit pas à la norme, on ne joue, à vrai dire, même pas avec : on se l’approprie. On peut s’approprier n’importe quelle norme, passée, présente ou future, le jeu ne consiste en un jeu avec la norme, mais avec toutes les normes, avec la norme en soi. Par ce jeu-là, c’est le ‘‘sujet’’ — qui reste plus que jamais tel — qui s’impose et non la norme, il s’impose dans toute sa complexité, dans toutes ses multiplicités, toujours ‘‘plus’’ que les formes dans lesquelles il entre. L’authenticité, à quoi l’originalité ainsi entendue s’oppose le plus fermement (soit : « l’être », opposé aux « devenirs » ou aux « multiples », mais plus sûrement encore à ‘‘soi-même’’, un soi-même insaisissable, et c’est en cela qu’il s’agit d’une originalité extrêmement individualiste), et la norme, marchent d’un même pas, de la même manière que l’originalité comme sublime (future norme), laquelle, bien souvent, mène à l’authentique inauthentique (le « factice » [me rappelle plus l’autre mot qu’on emploie couramment]). Voilà encore un exemple de l’opposition entre simulacre et simulation.
Livres-miroirs. — J’aimerais bien dans le tram avoir un livre incluant un miroir, je pourrais ainsi observer les autres voyageurs. Cela tient fondamentalement aux transports publics, et l’on pourrait imaginer un livre composé uniquement de miroirs, à toutes les pages. Chaque miroir serait différent, déformant selon un procédé différent à chaque fois. Aussi ce livre pourrait se lire comme un vrai livre, personne n’étant dupe de cette lecture, qui sonne si bien comme récit qu’un groupe (qui a dit que les gens dans un tram formaient un groupe improvisé ?) pourrait se faire à lui-même. Entre miroirs et galerie des glaces, voilà peut-être le seul procédé, provenant de Rousseau filtré par Belin, qui permettrait, le plus tranquillement du monde, de fonder le lien social dans les transports en commun.
Hiérarchie des arts. — La bande dessinée, comme ailleurs la chanson (on se rappelle la dispute entre Béart et Gainsbourg, le premier affirmant que s’il pensait que la chanson était un art mineur, il n’en ferait pas, le second lui opposant la Musique), n’est pas reconnue comme un grand art, elle traîne tout en bas de la hiérarchie. Ses tenants, obéissant sans doute à la seule volonté sociale de se retrouver en haut de l’affiche de l’Histoire, aimeraient bien qu’elle soit reconnue (et moi j’exige, d’ailleurs, que les photos de l’écran de mon ordinateur sur lequel on voit le « papier peint du bureau » représentant une photo du bordel traînant sur le bureau de ma chambre sur lequel, dans un coin, se trouve mon ordi, parce que ce sont mes photos, ma chambre, mon bordel, mon ordi, que j’ai pris ces deux photos au moins (enfin, celle de l’ordi reste à être prise, et le papier peint à être remis), qu’elle sont dans mon ordi, que c’est moi qui exige, et que je trouve que tout cela résonne très bien, offrant une boucle signifiante qui apprivoise l’ordi au bureau et inversement, le réel au virtuel et inversement, la haute-technologie au Moyen-Âge et inversement, mêlant l’art contemporain à la représentation, la vie à l’art, sous l’égide de la photographie, mais dépassant de toutes parts la photographie, j’exige donc que cette œuvre soit exposée en même temps à Beaubourg, au Musée d’Orsay, dans les magazines spécialisés, dans les catalogues des deux lieux susnommés, dans les pages Google Images au format papier peint, et sur le bureau de mon ordinateur allumé sur mon bureau — non mais). Seulement, il semble que l’art, les arts, obéissent à une hiérarchie qui fonctionne selon un principe assez simple : les productions (ou ensemble de productions : une école comme un ensemble tel que « art contemporain ») placées le plus haut dans la hiérarchie sont celles qui remettent en cause les présupposés majeurs du champ artistique dans lequel elles se placent — « dans lequel elles se placent » signifiant qu’elles respectent des présupposés plus majeurs encore. C’est la loi de la transgression, mais perçue vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Par exemple, la bande dessinée ne remet rien au cause quant à la représentation elle-même, tout comme les ‘‘arts graphiques’’ (Soral identifie cela (le graphisme comme art) aux années 80, 85 précisément je crois, au moment où, avec l’ultra-libéralisme, la mode (la hôte-couture) est également reconnue comme art, notamment avec JiPi Gautier). Cette acharnement à être reconnu est d’autant plus grand que profond est le respect des présupposés. Cette reconnaissance peut advenir toutefois dans une période où tous les acteurs du champ communient dans la reconnaissance et (mais) le respect d’un présupposé, d’une limite ; on appelle une telle période une période conservatrice. Enfin, j’ai dessiné un visage, un rond avec dedans deux points, au milieu, alignés sur une invisible ligne horizontale, sous lesquels j’ai tracé une petite barre verticale soulignée, avec un petit espace, d’une barre horizontale plus petite encore. Le rond fait approximativement six centimètres de diamètre, et il se trouve excentré (je pensais faire d’autres ronds, ou autre chose, mais j’ai abandonné l’idée) sur une feuille de dimensions 21x14,8 cm, ou peut-être moins si l’on découpe les ronds qui permettent d’attacher la feuille à son blocs avec 49 autres de ses semblables. J’exige que cette œuvre d’art soit exposée dans un musée, un musée quelconque genre Le Louvre ou le Metropolitan, mais pas le Musée des Croûtes à (Aix ?). La psychologie sociale le sait depuis longtemps : lorsque l’on s’attache à observer les ressemblances plutôt que les différences (par exemple quand on vous lit votre horoscope, c’est l’exemple le plus connu), on n’est pas dans la merde. Bon, après, si n’importe quel savoir technique, ou pas même, doit être reconnu comme art, à quand le musée des arts maternels, avec en affiche une belle photo de la maman de Chirac, de Zidane ou d’Andy Warhol, torchant le cul de son mouflet ?
Voilà voilà. Ça, c’est quand je mange. Je vais au RU, et puis des conneries, des toutes toutes p’tites z’idées, me viennent, et je les trouve mignonnes. J’essaie de les garder, mais parfois je les oublie, parce que parfois je continue, in process, à avoir d’autres merdilles comme elles, et elles disparaissent, alors je les identifie d’un mot, puis tente, sans trop me précipiter sur mon ordi, de les griffonner du curseur. Il y a un début, une fin, trois petites boules différentes dans un écrin de sapinette, chuis ben conteint. Chuis pô conteint quand je me précipite, ou quand je mange trop, parce qu’après je suis encore plus abruti que d’habitude, j’ai envie de vomir, et la soirée se passe mal. Avant cela, j’ai réessayé d’emprunter du Handke, je vais essayer de lire plus de vingt pages cette fois. Mais je vais aller voir mon écrin de peau aussi jaune que douce, d’abord, et ensuite aussi j’espère.
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