8.6.07

Je voulais être fou et je n'ai rien à dire, sauf un rêve

Quand j’étais petit je voulais être fou.

Peut-être pas tout petit. Peut-être après. Plus tard. Pas en CP, peut-être. En CP je voulais être policier. C’est ce que j’avais dessiné. Je ne voulais peut-être pas être tout à fait policier. C’est ce que j’avais dessiné. Il y avait la maîtresse, les autres et puis papa maman. Je ne pouvais être que policier, pompier non pas trop merci. Je ne me voyais pas pompier. Y avait-il boucher, aussi ? Je ne sais plus. Je crois que j’ai regardé les dessins des voisins. C’était une grande question, mais là, comme ça. Si rapidement. Innocemment. Pour passer le temps. Je ne sais plus qui avait dessiné une voiture de police. On me l’a rappelé, il y a quelques années. Ma maman. Comme si je l’avais oublié. Une voiture de police. Parce qu’adolescent un temps je voulais être lieutenant de police. Quand on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, je veux toujours être policier. Il y a la maîtresse, les autres et puis papa maman. Mais en fait je crois que je voulais être fou.

L’expression de soi. Tous ces braves gens qui s’expriment. De la musique de partout. Ça me déprime. Etre entouré de musique c’est comme être dans le métro, au milieu de tous ces gens qui vont au travail. La radio diffuse de la musique étrange. Un site étrange, de toute façon. Dans un supermarché toutes les marchandises sont si parfaites. Cette perfection. Cette maîtrise. Cette production. Cet envoi dans le domaine public du résultat d’un travail. Le travail bien caché, et tout le reste bien sûr. On utilise la commande sélection pour peindre le monde, contrôle c, nouveau fichier, contrôle v, copier coller de la sélection. Il faut avoir un fichier source et le curseur pointé sur sélection pour ne pas déprimer. Sinon c’est plutôt la corde qui nous pend au plafond.

Ecoute, banane, écoute. Le fichier source n’est jamais que s’entourer de toutes ces choses semblables. Il n’y a pas de retrait, il n’y a pas de paix possible. Tout entier versé dans le flot des produits.

Quand j’étais petit je voulais être fou. Déconnexion de tout.

Il y a encore des gens qui pensent que s’exprimer c’est dire quelque chose.

Non ce n’est pas ce que je voulais dire. Aucune définition de la folie. Simplement m’extraire des chemins imposés, des costumes à porter. On peut être fou à un endroit et bien intégré dans un autre. S’intégrer se désintégrer. Sortir, chouuuup, comme une aspiration. En même temps procéder à des assemblages originaux, et des sorties de fusées.

Je ne suis rien. Je ne suis rien et livré à moi-même je ne peux que parler moi.

Je vis sous perfusion cigarettes café alcool coca net.

Voilà, c’est tout. Rien d’autre à dire.

Mais je dois m’exprimer.

Quand on n’a rien à dire et qu’on doit s’exprimer, on dit des choses chocs. Des sortes de lois. Qu’on imagine telles. Ou bien leur transgression.

Je n’ai rien à dire, les yeux fixés sur l’horizon, tout de mort illustré.

Dans l’air flotte cette idée que la vie est un désastre dès que l’on descend de la selle du travail. Mais pour quoi y monter.

Je n’ai pas vu un humain depuis des années. Depuis toujours, j’ai l’impression.

Mais à partir de cet humain fantasmé — diraient tous —, je peux peut-être poser un regard sur les humains réels. Acceptant qu’il n’existât pas, je pourrais voir ceux qui sont, tels qu’ils sont. Décollant bien tout phantasme, tout espoir des humains réels. Et toute peur, toute angoisse. De toute façon, ils resteront toujours si loin de ce que j’appelle un humain.

C’est peut-être parce que je ne suis pas très humain.

Je n’ai rien à dire, c’est désespérant. Pourquoi donc continuer ?

C’est la récréation.

Mais je n’ai pas envie de m’amuser. Rien faire, tout simplement.

Une heure plus tard, quelques bisous animés en plus — bientôt c’est sûr, c’est dans l’air qu’on dessinera du doigt nos désirs.

J’aurais du commencer par là.

Pourquoi dis-je cela ? Aucun rapport avec ce qui précède, mais. Ou plutôt si : la motivation vient lorsque quelqu’un d’aimé produit.

J’ai rêvé d’elle cette nuit. Une sorte de taverne, un bouge enfumé aux lourdes tables en bois. Pourtant une partie de la population faisait plutôt costard verre de vin cher, ou champagne, à la main. Moi, en fait. Assis à une table face au bar, première salle — trois tables — après la porte d’entrée (ouvrant sur le noir, ou un espace neigeux, un peu le paysage du labyrinthe de Robbe-Grillet, mais c’est vraiment histoire d’écrire plus de mots en me demandant si je vais aller chercher une autre bière ou non). Devant le bar, par terre et sur des tabourets, des droguées à l’affût de la moindre chose à voler, faisant les poches me dis-je aussi. En fait non, j’ai vérifié ensuite mes poches, les billets de dix et vingt euros étaient toujours là, poche droite, et la liasse de billets de cinq mille riels, poche gauche, également, même que j’ai failli les faire tomber en vérifiant. Ils venaient d’un épisode précédent, les riels, mais je l’ai totalement oublié. Par rapport à ses filles, juste à noter qu’elles m’ont volé mon briquet. Leur méthode consiste à prendre et à revendre dans le bar même. Une me l’a emprunté — cheveux fillasses et maquillages noir qui coule autour et sous les yeux, pour certaines, plus putes au design et à l’emballage vendables pour d’autres —, et trop occupé par celle avec qui j’étais, je n’ai pas attendu mon briquet. C’était mon porte briquet en métal avec des bouts de couleur incrustés dedans, ce porte briquet dans lequel seuls les petits bics rentrent. J’ai du aller voir dans la seconde salle, plus grande, après il y avait même des colonnes, je crois, et trop de fumée je n’en voyais pas le bout. En même temps l’endroit est très petit par la chaleur humaine qu’il comporte. Mais une chaleur humaine qu’on ne pourrait même pas dire de façade, disons dispositionnelle et demandant expressément la participation des personnes présentes pour être une vraie chaleur humaine (ne pas compter sur moi, autrement dit). Il me faut faire deux tables pour voir mon porte briquet dans les mains d’une fille, à une table de cinq ou six personnes. Je crois que la question que je me pose est celle des voies judiciaires pour le dédommagement. Parce qu’elle va me le rendre et me l’a rendu, ça va de soi. Cette salle est occupée par une population exclusivement étudiante, tous ces étudiants qui ont des amis. Je reviens à la table. Face à elle, je vois qui elle est. Peut-être n’était-elle même pas là, avant cela, après tout.

Elle sourit. Elle ne m’aime pas spécialement, ce n’est pas explicité. Disons que ce n’est pas la question. Elle sourit, avec ses cheveux ondulés qui lui tombent sur les épaules, un sourire qui est aussi un rire. Une image que je n’ai jamais vue qu’en vrai. Rarement. Elle m’embrasse, ou plutôt me fait un bisou. Pour ne pas dire elle m’accorde. Consent ce n’est pas le terme. Disons qu’elle donne, voilà. Elle me donne un baiser. Elle sourit et rigole ses cheveux ondulés chutant sur ses épaules, et me donne un baiser. Elle ne m’aime pas, n’est peut-être pas heureuse, nous ne sommes pas ensemble, la majeure partie d’elle m’échappe, elle vit sa vie, mais elle est là, dans ce moment. Là, ne maîtrisant pas tout à fait le jeu qu’elle joue. Là, très belle et même heureuse.

Après le rêve signale l’existence de ma chambre, et celle d’un bâtiment, à la place de l’actuel restaurant, dans lequel quelqu’une autre possède une chambre. Il y a toute une histoire avec une sorte de course, une marche rapide, tendue, qui se déroule sur la grande place devant la bibliothèque des scientifiques durs, et là il y a des trams, on doit aller à des cours, et ces trams que nous prenons font arrêt sur cette place comme si c’était celle en face de l’ancien cinéma Le Royal, et là soudainement il pleut. Cet épisode est peut-être découpé, je ne le replace pas. Je crois m’être réveillé peu de temps après cela. Celle qui habite la chambre dans l’immeuble près du mien a surgi dans le bar. Toute de bonne humeur, elle nous surprend tout de même. Je dirais qu’il y a la course, après cela, ou peut-être avant, je ne sais pas. Je crois attendre un tram, avec elle, ou peut-être attendons-nous quelqu’un, peut-être ne prenons-nous pas le même. Son surgissement, je crois juste la sentir dans mon dos. Voir l’ombre de son corps derrière moi peu de biais. De la stupeur, peut-être, mais alors chez les trois. Je crois que ce moment a été occulté. Avant de quitter la taverne, je vérifie mes poches en disant, ou me disant, sûr qu’elles m’ont piqué mes billets, en souriant, peut-être même en riant. Mais non, même pas. Les riels manquent de tomber. J’ai passé un bon moment.

7.6.07

Etat Désoeuvré

Des vérités. Des vérités, à croire que, à croire que, non.

Ce n'est pas ça.

Soudain, une vérité. Toute seule, elle fuse. Comme ça. C’est étrange. D’où vient-elle ?

Et puis, et puis qu’elle trace un trait dans l’air ou marque un pic au sol, mon œil, ma volonté de voir une vérité, aussi. Aussi.

Les choses sont ainsi placées, et nous dedans, oui nous dedans, qu’une vérité fuse. Un éclair, un langage à nous commun, soudain, résumé le tableau. — Oui mais des vérités beaucoup, je veux dire il y a beaucoup, sur la chose à dire beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses à dire, je veux dire qu’est-ce qui fait, là, que cela seulement est dit ?

Des ruptures. De simples ruptures. Au sein de l’œil cerveau qui regarde récepteur, attend des vérités.

Chacun parle, blablabla, énonce divers propos, mêle des mots, des images et des sons. Des vérités, ou pas, tout là ne cesse d’être vrai. Blablabla, blablabla. C’est fantastique. C’est fantastique, l’agitation des seuls dans un milieu mondain.

Cet agencement des choses. Car non, aucun plan ne projette l’ordre du monde quelque part.

Entre le silence et l’ennui.

La ritournelle. Oui, pourquoi pas, ce sujet. Mais elle change. Ça devient compliqué. Oui, elle change. Profondément, elle change. Essayer de se souvenir ? instrument de fidélité à son enfance. Elle change. Difficile. On ne peut contrôler. Que tenter de suivre, s’accrocher espéré. Mais pas trop non plus, parce que la corde s’élime. C’est pas une vie, corde toute tendue s’élimant.

A quoi avez-vous cru, messieurs mesdames ? Avez-vous cru, avez-vous cru depuis quand ? Aux libations avec le pouvoir, nananère, aux libations avec le pouvoir, nananère. Eh oui eh oui, depuis quand ? Eh oui eh oui. Cela ne dépend que de votre place dans un ensemble mouvant, cela ne dépend que de votre place, mais. De quoi dépend votre place, messieurs mesdames ? De quoi dépend votre place ? De cette ensemble mouvant, vous écriez-vous, de cet ensemble mouvant ! Pauvres, pauvres, pauvres, pauvres messieurs mesdames, vous n’avez rien compris, non, vous n’avez pas saisi, vous-mêmes. Vous vivez pris dans le piège, vous vivez pris dans le piège. Vous n’êtes pas séparables de cet ensemble mouvant, vous n’êtes pas séparables. Commencez donc par vous en inquiéter.

Je suis sorti, aujourd’hui. J’avais des sous, tout frais les sous, je suis sorti. Pour ne pas piocher, miette par miette, dans la tabatière maternelle.

Premier pas dehors, je pense à mon angoisse habituelle. Je ne sais pas pourquoi j’angoisse entre chez moi et le bureau de tabac et retour. Trop franche, la ligne, trop nette, ni boisée, ni rien à visiter. Fchout fchout, aller retour. Avec mes grandes jambes toutes nulles.

Je me dis, ah oui vas-y pense à quelque chose n’importe quoi de ta vie. Ou presque, je n’ai pas eu le temps de terminer la phrase. Je pensais déjà au forum que j’essaye de monter. Je ne sais plus quel point ou quelle question au juste. Peu importe, j’étais entouré de mon forum. Un peu comme un ouvrier qui ramènerait sa machine chez lui, tout au long du chemin, et peut-être partout, dans la salle de bains, aux toilettes, à table, au lit avec sa femme, jouant avec ses enfants. Dans la solitude, du moins.

Au bout du parking, déjà, je pensais à autre chose, juste après, le pas suivant. Mon dieu, mais oui, Sloslo aurait donc raison — mince alors, j’aime pas quand les gens ont raison. Je mets un point ici parce qu’un élément nouveau vient de me remonter au cerveau. Il me semble que sur le chemin du retour, juste avant d’arriver à cet endroit, enfin, jusqu’à vingt mètres avant, je trouvais des limites sérieuses à Nietzsche. Très sérieuses, même. Le sujet principal, parce que cette discussion en avait dérivé — à qui parlais-je, déjà ? je dirais une femme, d’une quarantaine d’années au moins, non versée dans la philosophie, oui, une sorte de ménagère de moins de cinquante qui aurait tapé dans le socio-q. Le sujet principal, c’était les rapports entre l’immatériel et le matériel. Un grand chercheur au visage masqué (on l’appellera Zozo) affirmait qu’« on ne parvenait pas encore à établir des rapports entre les deux ». Tout ça parce qu’un bonhomme, sur le plateau télé, lui demandait si on pouvait dire que Freud avait souvent des coliques. C’était en sortant du bureau de tabac. Nouvelle manie depuis quelques années, enfin avant c’était l’année, maintenant c’est la provenance des pièces qui nous vaut de les faire tourner dix secondes dans la paume de la main. Freud disait que l’argent c’était comme la merde. Quelque chose comme cela, la stratégie de l’imprécision offre une porte au débat. Seulement, voilà, peut-être que les représentations de Freud concernant l’argent étaient semblables, dans leur forme, à celles qu’il avait à l’égard de la merde. Peut-être que c’est à ce niveau supérieur d’analyse que l’on comprendrait son propos, sa conjonction symbolique. Là le monsieur avance sa question, à laquelle Zozo répond que nous ne savons rien des rapports entre l’immatériel et le matériel. Tare des sciences humaines, sans aucun doute, mais également on rejette ces propos dans le domaine de l’immatériel, précisément. De l’idéologie, généralement. La pragmatique, par exemple, premier exemple prit par notre ami Zozo, considère que l’on passe de l’immatériel au matériel uniquement dans le cadre de l’action, de la réalisation, le médium étant le projet. Autre exemple, Nietzsche disait en une phrase lapidaire que le philosophe pensait ce qu’il mangeait, que la nourriture, ingurgitée, s’exprime à travers le corps du philosophe. Ce qui peut être pragmatique si c’est prévu, pensé, et compte comme une figure de ce que l’on appelle la répétition, mais ceci il ne l’a pas dit, non. Ce qu’il a dit, s’exprimant à la ménagère socio-q, c’est que Nietzsche a essayé d’entrer dans ce sujet par bien des manières, surfant sur le bord de la falaise parfois, et qu’il ne fallait pas s’en tenir aux images évoquées prises au premier degré. Ne pas, autrement dit, réfléchir comme le monsieur, comme le journaliste précédemment cité. Mais là stupeur, une superbe fille ne faisait rien accoudée à son balcon. Plutôt rare, dans le quartier. Trois coups d’œil pas repérés de loin du tout, et je ne savais plus ce que je disais. Ah oui, Nietzsche. Oui, bon, Nietzsche, faut pas faire l’auditeur passif bouche ouverte, quoi. Bon, ça y est, j’étais arrivé. Entre les deux, un coup d’œil sur un balcon, où un bout de canapé laissait entrevoir le logement de gentils beaufs.

Sloslo aurait raison. Je n’aime pas dire que les gens ont raison, je trouve que tout le monde étant limité, leur donner raison implique de les placer comme limite, et donc de se couper de tout une marge au-delà, vers les choses mêmes, le monde, la nature, ou quelque autre terme de ce goût-là. Comme si dorénavant on ne pouvait imaginer autrement le monde ambiant, c'est-à-dire la rue, qu’emplie d’individus perdus dans leur petite bulle. Parce que ce serait nécessaire pour ne pas trop angoisser. Avec chacun sa petite stratégie. Oh comme tout devient si simple, avec cela ! Et si intéressant, n’est-ce pas ? Chercher ce qui occupe chacun, recomposer le monde subjectif de tout le monde, peuplé d’images, de mots et de fantômes, de sons, de maux et de soucis, de désirs, beaucoup de contradictions et autres figures de rhétorique qui font nœud, qui font ce que l’on appelle un humain. Ah oui, tout serait simple ainsi, et du boulot il y en aurait, c’est sûr. Même des applications pratiques, c’est sûr ! Ah ça oui cerner, piéger, capturer, mais aussi renforcer, conforter, flatter, ils aiment ça les professionnels de l’industrie, de la communication et de la politique !

Mais comment voulez-vous, tous seuls… Et puis on a peur, forcément. Et si on n’a pas peur, les interactions obéissent à des lois. La grande loi du sexe, par exemple. Le cas échéant, on n’a pas le temps. Et si on l’a — non non, mon dieu, quelle angoisse ! A l’inverse, beaucoup ne sont pas passifs, victimes de ce qui leur arrive, les traverse, reposant soumis et effrayés n’est-ce pas, dans leur bulle personnelle.

Ici on a encore un peu d’espoir. Nous sommes des citoyens, n’est-ce pas. Et puis le socialisme est passé par là. Il y a plein de gens humains, l’humanisme c’est pas fait pour les chiens. Y’a pas que l’anpe et la publicité. Je viens d’aller faire un tour à nouveau, sur ce site, d’ailleurs, j’ai ajouté « et la publicité » après le début de cette phrase. Pas allé au-delà de la première page parcourue rapidement. Trop déprimant. En pensant à quelques-unes et me demandant pourquoi le sexe. C’est déprimant. Des gens qui n’ont rien d’autre. Qui ne sont rien d’autre. Des larves abruties au regard amorphe, dont le cerveau se débrume un minimum à l’évocation sexuelle. Mais je ne voulais pas parler de moi, je pensais : cette espèce de plus petit dénominateur commun dans le contact humain… et pourtant incluant un haut degré de relativisme. Il n’empêche. Paraît que les boîtes à partouzes, du reste, n’ont rien à envier à l’anpe.

Je voulais dire, au Cambodge. Mais oui, au Cambodge, bien sûr. Au Cambodge, le futur le plus évident est une saine, une très saine horreur. Des hordes de gentils innocents en uniformes d’écoliers produisant une société climatisée au plus haut point. Modernisation version asiatique. Tous les clichés qui font même rire chez nous, sujets à parodie, images d’Epinal de l’absurde de la modernisation, là-bas font sourire avec enthousiasme. C’est si frais ! C’est si joyeux ! Bien sûr qu’il n’y a quasiment rien au Cambodge qu’on puisse blairer, mais quand on a déjà abandonné tout goût chez soi, qu’est-ce qu’on veut aller dire (et faire) ailleurs ? Cet enthousiasme du bon élève, quoi de plus évidemment normé ? Et si cela se marie bien avec l’attitude coloniale, c’est surtout parce que c’est la même chose, très rousseauiste tout cela.

C’est certain qu’on voit mieux ce qui se passe ailleurs que chez nous. Ce n’est pas très compliqué. Une presse indépendante sur le terrain. Indépendante, pour une presse, ça ne veut pas dire que le pouvoir a la mainmise par pouvoir effectif ou par des accointances privées ou idéologiques. Indépendante, pour une presse, ça veut dire hors de la société qu’elle relate. C’est déjà la méthode de Badiou, sauf que là, c’est bête, ça veut toujours dire se tenir dans un autre rôle, celui du colonial par exemple, version post massacres d’indépendance. Chez nous, la presse, peau de balle. Elle est engluée chez elle, et donc aussi dans les réseaux sociaux, dans les images que les journalistes ont de leur ville et de leur pays, elle est partie prenante au milieu de ce qu’elle décrit. Elle n’envisage l’objectivité que sous le seul angle du toujours plus visible. Affirmant que celle-ci n’est pas possible, parce que, en ses termes, on a toujours un rôle (mais, journaliste, n’en est-ce pas un ? comme si c’était un simple attribut affligé à un quelconque citoyen…), et on ne peut tout montrer. Sur cette base, la presse se referme sur ses méthodes en cours, et, comme dans les autres domaines, se fait porter par les trends qui parcourent l’air en sous-sol.

Le résultat de cette France repliée sur elle-même, et de ces français, nous, repliés sur eux-mêmes, cherchant avant tout l’harmonie minimale de notre petite bulle, pour cause d’angoisse, c’est qu’on ne sait pas agir. La faille est dans l’éducation, on a tout démonté mais pour quoi au juste, le métier de critique ne paye plus, celui de remonteur ? — pour surtout éviter ce qui nous arrive dessus depuis quelques années, au travers même de la postmodernité, le retour des vieilles méthodes sous un emballage neuf, celui de la gouvernance.

Au Cambodge il y a encore des méchants et des gentils, des choses remarquables et d’autres abominables. Ici on a tout simplement même pas le droit de le penser. Si ce n’est un devoir. Mais ne sommes nous pas chez nous comme la majorité des cambodgiens chez eux ?

L’heure a sonné. L’ennui virtualisé va faire place au sommeil.

Ah oui, j’ai oublié de dire que Jacky, hier chez Ruquier, m’a fait bonne impression. Je ne lirais pas son livre, mais… le « ashkénaze » me plaît bien.

Lié à cela également (il y avait le rire et la mort, j’ai oublié le rire, cette nuit) le fait de dire toutes les choses dans les moindres détails, sans parvenir à structurer l’ensemble, je veux dire à faire des distinctions dans la hiérarchie, entre ce qui est important ou significatif et ce qui ne l’est pas. Je dois d’ailleurs dire qu’au début il était question du déballement par moi-même de l’un des 9 tableaux que j’ai sous la main, une œuvre d’art, le tout valant le prix d’une bonne voiture neuve, une sacralisation qui me laisse assez froid, surtout que le contexte n’y encourage pas (et pour l’exposition, je doute qu’une sacralisation soit de bon goût).

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