Je voulais être fou et je n'ai rien à dire, sauf un rêve
Quand j’étais petit je voulais être fou.
Peut-être pas tout petit. Peut-être après. Plus tard. Pas en CP, peut-être. En CP je voulais être policier. C’est ce que j’avais dessiné. Je ne voulais peut-être pas être tout à fait policier. C’est ce que j’avais dessiné. Il y avait la maîtresse, les autres et puis papa maman. Je ne pouvais être que policier, pompier non pas trop merci. Je ne me voyais pas pompier. Y avait-il boucher, aussi ? Je ne sais plus. Je crois que j’ai regardé les dessins des voisins. C’était une grande question, mais là, comme ça. Si rapidement. Innocemment. Pour passer le temps. Je ne sais plus qui avait dessiné une voiture de police. On me l’a rappelé, il y a quelques années. Ma maman. Comme si je l’avais oublié. Une voiture de police. Parce qu’adolescent un temps je voulais être lieutenant de police. Quand on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, je veux toujours être policier. Il y a la maîtresse, les autres et puis papa maman. Mais en fait je crois que je voulais être fou.
L’expression de soi. Tous ces braves gens qui s’expriment. De la musique de partout. Ça me déprime. Etre entouré de musique c’est comme être dans le métro, au milieu de tous ces gens qui vont au travail. La radio diffuse de la musique étrange. Un site étrange, de toute façon. Dans un supermarché toutes les marchandises sont si parfaites. Cette perfection. Cette maîtrise. Cette production. Cet envoi dans le domaine public du résultat d’un travail. Le travail bien caché, et tout le reste bien sûr. On utilise la commande sélection pour peindre le monde, contrôle c, nouveau fichier, contrôle v, copier coller de la sélection. Il faut avoir un fichier source et le curseur pointé sur sélection pour ne pas déprimer. Sinon c’est plutôt la corde qui nous pend au plafond.
Ecoute, banane, écoute. Le fichier source n’est jamais que s’entourer de toutes ces choses semblables. Il n’y a pas de retrait, il n’y a pas de paix possible. Tout entier versé dans le flot des produits.
Quand j’étais petit je voulais être fou. Déconnexion de tout.
Il y a encore des gens qui pensent que s’exprimer c’est dire quelque chose.
Non ce n’est pas ce que je voulais dire. Aucune définition de la folie. Simplement m’extraire des chemins imposés, des costumes à porter. On peut être fou à un endroit et bien intégré dans un autre. S’intégrer se désintégrer. Sortir, chouuuup, comme une aspiration. En même temps procéder à des assemblages originaux, et des sorties de fusées.
Je ne suis rien. Je ne suis rien et livré à moi-même je ne peux que parler moi.
Je vis sous perfusion cigarettes café alcool coca net.
Voilà, c’est tout. Rien d’autre à dire.
Mais je dois m’exprimer.
Quand on n’a rien à dire et qu’on doit s’exprimer, on dit des choses chocs. Des sortes de lois. Qu’on imagine telles. Ou bien leur transgression.
Je n’ai rien à dire, les yeux fixés sur l’horizon, tout de mort illustré.
Dans l’air flotte cette idée que la vie est un désastre dès que l’on descend de la selle du travail. Mais pour quoi y monter.
Je n’ai pas vu un humain depuis des années. Depuis toujours, j’ai l’impression.
Mais à partir de cet humain fantasmé — diraient tous —, je peux peut-être poser un regard sur les humains réels. Acceptant qu’il n’existât pas, je pourrais voir ceux qui sont, tels qu’ils sont. Décollant bien tout phantasme, tout espoir des humains réels. Et toute peur, toute angoisse. De toute façon, ils resteront toujours si loin de ce que j’appelle un humain.
C’est peut-être parce que je ne suis pas très humain.
Je n’ai rien à dire, c’est désespérant. Pourquoi donc continuer ?
C’est la récréation.
Mais je n’ai pas envie de m’amuser. Rien faire, tout simplement.
Une heure plus tard, quelques bisous animés en plus — bientôt c’est sûr, c’est dans l’air qu’on dessinera du doigt nos désirs.
J’aurais du commencer par là.
Pourquoi dis-je cela ? Aucun rapport avec ce qui précède, mais. Ou plutôt si : la motivation vient lorsque quelqu’un d’aimé produit.
J’ai rêvé d’elle cette nuit. Une sorte de taverne, un bouge enfumé aux lourdes tables en bois. Pourtant une partie de la population faisait plutôt costard verre de vin cher, ou champagne, à la main. Moi, en fait. Assis à une table face au bar, première salle — trois tables — après la porte d’entrée (ouvrant sur le noir, ou un espace neigeux, un peu le paysage du labyrinthe de Robbe-Grillet, mais c’est vraiment histoire d’écrire plus de mots en me demandant si je vais aller chercher une autre bière ou non). Devant le bar, par terre et sur des tabourets, des droguées à l’affût de la moindre chose à voler, faisant les poches me dis-je aussi. En fait non, j’ai vérifié ensuite mes poches, les billets de dix et vingt euros étaient toujours là, poche droite, et la liasse de billets de cinq mille riels, poche gauche, également, même que j’ai failli les faire tomber en vérifiant. Ils venaient d’un épisode précédent, les riels, mais je l’ai totalement oublié. Par rapport à ses filles, juste à noter qu’elles m’ont volé mon briquet. Leur méthode consiste à prendre et à revendre dans le bar même. Une me l’a emprunté — cheveux fillasses et maquillages noir qui coule autour et sous les yeux, pour certaines, plus putes au design et à l’emballage vendables pour d’autres —, et trop occupé par celle avec qui j’étais, je n’ai pas attendu mon briquet. C’était mon porte briquet en métal avec des bouts de couleur incrustés dedans, ce porte briquet dans lequel seuls les petits bics rentrent. J’ai du aller voir dans la seconde salle, plus grande, après il y avait même des colonnes, je crois, et trop de fumée je n’en voyais pas le bout. En même temps l’endroit est très petit par la chaleur humaine qu’il comporte. Mais une chaleur humaine qu’on ne pourrait même pas dire de façade, disons dispositionnelle et demandant expressément la participation des personnes présentes pour être une vraie chaleur humaine (ne pas compter sur moi, autrement dit). Il me faut faire deux tables pour voir mon porte briquet dans les mains d’une fille, à une table de cinq ou six personnes. Je crois que la question que je me pose est celle des voies judiciaires pour le dédommagement. Parce qu’elle va me le rendre et me l’a rendu, ça va de soi. Cette salle est occupée par une population exclusivement étudiante, tous ces étudiants qui ont des amis. Je reviens à la table. Face à elle, je vois qui elle est. Peut-être n’était-elle même pas là, avant cela, après tout.
Elle sourit. Elle ne m’aime pas spécialement, ce n’est pas explicité. Disons que ce n’est pas la question. Elle sourit, avec ses cheveux ondulés qui lui tombent sur les épaules, un sourire qui est aussi un rire. Une image que je n’ai jamais vue qu’en vrai. Rarement. Elle m’embrasse, ou plutôt me fait un bisou. Pour ne pas dire elle m’accorde. Consent ce n’est pas le terme. Disons qu’elle donne, voilà. Elle me donne un baiser. Elle sourit et rigole ses cheveux ondulés chutant sur ses épaules, et me donne un baiser. Elle ne m’aime pas, n’est peut-être pas heureuse, nous ne sommes pas ensemble, la majeure partie d’elle m’échappe, elle vit sa vie, mais elle est là, dans ce moment. Là, ne maîtrisant pas tout à fait le jeu qu’elle joue. Là, très belle et même heureuse.
Après le rêve signale l’existence de ma chambre, et celle d’un bâtiment, à la place de l’actuel restaurant, dans lequel quelqu’une autre possède une chambre. Il y a toute une histoire avec une sorte de course, une marche rapide, tendue, qui se déroule sur la grande place devant la bibliothèque des scientifiques durs, et là il y a des trams, on doit aller à des cours, et ces trams que nous prenons font arrêt sur cette place comme si c’était celle en face de l’ancien cinéma Le Royal, et là soudainement il pleut. Cet épisode est peut-être découpé, je ne le replace pas. Je crois m’être réveillé peu de temps après cela. Celle qui habite la chambre dans l’immeuble près du mien a surgi dans le bar. Toute de bonne humeur, elle nous surprend tout de même. Je dirais qu’il y a la course, après cela, ou peut-être avant, je ne sais pas. Je crois attendre un tram, avec elle, ou peut-être attendons-nous quelqu’un, peut-être ne prenons-nous pas le même. Son surgissement, je crois juste la sentir dans mon dos. Voir l’ombre de son corps derrière moi peu de biais. De la stupeur, peut-être, mais alors chez les trois. Je crois que ce moment a été occulté. Avant de quitter la taverne, je vérifie mes poches en disant, ou me disant, sûr qu’elles m’ont piqué mes billets, en souriant, peut-être même en riant. Mais non, même pas. Les riels manquent de tomber. J’ai passé un bon moment.