18.12.06

Originalité, livres-miroirs, hiérarchie des arts

Originalité. — L’originalité n’est pas une différence sublime, sans aucun rapport avec la norme, l’occurrence du jamais-vu donnant naissance d’une nouvelle norme : cette naissance même. L’originalité est un écart par rapport à la règle, elle est au-delà de la règle : la règle même, plus un écart par rapport à elle. Dans un certain sens, celui du ‘‘progrès’’, les deux originalités se confondent, mais ce dernier sens peut mener autre part. Ici, l’originalité est le contraire de l’authenticité. Pas de la facticité, mais une incroyance quant à l’authentique, quant à « être soi-même » : un jeu avec la norme, dont on se pare, non pas comme une évidence, comme s’il n’y avait rien d’autre, mais comme si la norme était le sublime même, soit concrètement, on se pare de la norme mais ç’aurait tout aussi bien pu être autre chose. On n’obéit pas à la norme, on ne joue, à vrai dire, même pas avec : on se l’approprie. On peut s’approprier n’importe quelle norme, passée, présente ou future, le jeu ne consiste en un jeu avec la norme, mais avec toutes les normes, avec la norme en soi. Par ce jeu-là, c’est le ‘‘sujet’’ — qui reste plus que jamais tel — qui s’impose et non la norme, il s’impose dans toute sa complexité, dans toutes ses multiplicités, toujours ‘‘plus’’ que les formes dans lesquelles il entre. L’authenticité, à quoi l’originalité ainsi entendue s’oppose le plus fermement (soit : « l’être », opposé aux « devenirs » ou aux « multiples », mais plus sûrement encore à ‘‘soi-même’’, un soi-même insaisissable, et c’est en cela qu’il s’agit d’une originalité extrêmement individualiste), et la norme, marchent d’un même pas, de la même manière que l’originalité comme sublime (future norme), laquelle, bien souvent, mène à l’authentique inauthentique (le « factice » [me rappelle plus l’autre mot qu’on emploie couramment]). Voilà encore un exemple de l’opposition entre simulacre et simulation.

Livres-miroirs. — J’aimerais bien dans le tram avoir un livre incluant un miroir, je pourrais ainsi observer les autres voyageurs. Cela tient fondamentalement aux transports publics, et l’on pourrait imaginer un livre composé uniquement de miroirs, à toutes les pages. Chaque miroir serait différent, déformant selon un procédé différent à chaque fois. Aussi ce livre pourrait se lire comme un vrai livre, personne n’étant dupe de cette lecture, qui sonne si bien comme récit qu’un groupe (qui a dit que les gens dans un tram formaient un groupe improvisé ?) pourrait se faire à lui-même. Entre miroirs et galerie des glaces, voilà peut-être le seul procédé, provenant de Rousseau filtré par Belin, qui permettrait, le plus tranquillement du monde, de fonder le lien social dans les transports en commun.

Hiérarchie des arts. — La bande dessinée, comme ailleurs la chanson (on se rappelle la dispute entre Béart et Gainsbourg, le premier affirmant que s’il pensait que la chanson était un art mineur, il n’en ferait pas, le second lui opposant la Musique), n’est pas reconnue comme un grand art, elle traîne tout en bas de la hiérarchie. Ses tenants, obéissant sans doute à la seule volonté sociale de se retrouver en haut de l’affiche de l’Histoire, aimeraient bien qu’elle soit reconnue (et moi j’exige, d’ailleurs, que les photos de l’écran de mon ordinateur sur lequel on voit le « papier peint du bureau » représentant une photo du bordel traînant sur le bureau de ma chambre sur lequel, dans un coin, se trouve mon ordi, parce que ce sont mes photos, ma chambre, mon bordel, mon ordi, que j’ai pris ces deux photos au moins (enfin, celle de l’ordi reste à être prise, et le papier peint à être remis), qu’elle sont dans mon ordi, que c’est moi qui exige, et que je trouve que tout cela résonne très bien, offrant une boucle signifiante qui apprivoise l’ordi au bureau et inversement, le réel au virtuel et inversement, la haute-technologie au Moyen-Âge et inversement, mêlant l’art contemporain à la représentation, la vie à l’art, sous l’égide de la photographie, mais dépassant de toutes parts la photographie, j’exige donc que cette œuvre soit exposée en même temps à Beaubourg, au Musée d’Orsay, dans les magazines spécialisés, dans les catalogues des deux lieux susnommés, dans les pages Google Images au format papier peint, et sur le bureau de mon ordinateur allumé sur mon bureau — non mais). Seulement, il semble que l’art, les arts, obéissent à une hiérarchie qui fonctionne selon un principe assez simple : les productions (ou ensemble de productions : une école comme un ensemble tel que « art contemporain ») placées le plus haut dans la hiérarchie sont celles qui remettent en cause les présupposés majeurs du champ artistique dans lequel elles se placent — « dans lequel elles se placent » signifiant qu’elles respectent des présupposés plus majeurs encore. C’est la loi de la transgression, mais perçue vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Par exemple, la bande dessinée ne remet rien au cause quant à la représentation elle-même, tout comme les ‘‘arts graphiques’’ (Soral identifie cela (le graphisme comme art) aux années 80, 85 précisément je crois, au moment où, avec l’ultra-libéralisme, la mode (la hôte-couture) est également reconnue comme art, notamment avec JiPi Gautier). Cette acharnement à être reconnu est d’autant plus grand que profond est le respect des présupposés. Cette reconnaissance peut advenir toutefois dans une période où tous les acteurs du champ communient dans la reconnaissance et (mais) le respect d’un présupposé, d’une limite ; on appelle une telle période une période conservatrice. Enfin, j’ai dessiné un visage, un rond avec dedans deux points, au milieu, alignés sur une invisible ligne horizontale, sous lesquels j’ai tracé une petite barre verticale soulignée, avec un petit espace, d’une barre horizontale plus petite encore. Le rond fait approximativement six centimètres de diamètre, et il se trouve excentré (je pensais faire d’autres ronds, ou autre chose, mais j’ai abandonné l’idée) sur une feuille de dimensions 21x14,8 cm, ou peut-être moins si l’on découpe les ronds qui permettent d’attacher la feuille à son blocs avec 49 autres de ses semblables. J’exige que cette œuvre d’art soit exposée dans un musée, un musée quelconque genre Le Louvre ou le Metropolitan, mais pas le Musée des Croûtes à (Aix ?). La psychologie sociale le sait depuis longtemps : lorsque l’on s’attache à observer les ressemblances plutôt que les différences (par exemple quand on vous lit votre horoscope, c’est l’exemple le plus connu), on n’est pas dans la merde. Bon, après, si n’importe quel savoir technique, ou pas même, doit être reconnu comme art, à quand le musée des arts maternels, avec en affiche une belle photo de la maman de Chirac, de Zidane ou d’Andy Warhol, torchant le cul de son mouflet ?

Voilà voilà. Ça, c’est quand je mange. Je vais au RU, et puis des conneries, des toutes toutes p’tites z’idées, me viennent, et je les trouve mignonnes. J’essaie de les garder, mais parfois je les oublie, parce que parfois je continue, in process, à avoir d’autres merdilles comme elles, et elles disparaissent, alors je les identifie d’un mot, puis tente, sans trop me précipiter sur mon ordi, de les griffonner du curseur. Il y a un début, une fin, trois petites boules différentes dans un écrin de sapinette, chuis ben conteint. Chuis pô conteint quand je me précipite, ou quand je mange trop, parce qu’après je suis encore plus abruti que d’habitude, j’ai envie de vomir, et la soirée se passe mal. Avant cela, j’ai réessayé d’emprunter du Handke, je vais essayer de lire plus de vingt pages cette fois. Mais je vais aller voir mon écrin de peau aussi jaune que douce, d’abord, et ensuite aussi j’espère.

7.12.06

En vrac

Entre soi et l’autres s’institue un écran médiateur, qui à la fois règle notre rapport, et diffracte d’un côté ce qui passe par lui de l’autre.

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Le sociologue, les yeux sur le social, à côté de lui ou plus loin, tend à lever les yeux vers l’écran universel, tendant à l’universel. Or ce n’est pas là qu’il ferait le mieux de regarder, mais là par contre qu’il peut lancer ces boulettes de papier mâché.

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Déontologie du sociologue : ne rien dire qui ne s’applique également à moi-même, par le biais il est vrai de ma seule reconnaissance.

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Des entretiens la nuit, disons le soir, quand les entretenus sont fatigués.
Hors contexte public, peut-être ne se présenteraient-ils pas comme un masque parlant à un autre masque.

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Les belges sont désespérément humains.

1.12.06

D’choum, t’ji toudoum

J’ai écrit cette page et quart (texte sur la mélancolie et quelques lignes sur l’amour ou les traces), et puis voilà que je me retrouve à jouer à Free Cell. Seize parties déjà, il est une heure et demie. Je suis un peu zombi, comme je le notai hier, mais pas vraiment rattaché au jeu, pas vraiment dedans, d’ailleurs j’ai perdu six parties (les statistiques indiquent 895 parties gagnées, 603 parties perdues, 60% de réussite).
Je me chante vaguement des airs sifflant soufflant et claquements de langue. Ça commence avec du Vivaldi et ça se termine en rappelant Kraftwerk, la musique des Mario et une base électro pwou pwou quelconque de la bouche. Ça peut durer des heures comme ça, en variant sans cesse imperceptiblement. En même temps, je pense à tout ce que j’ai à faire et que je ne fais pas. Je me dis : non mais là, je me concentre, seulement la vérité c’est qu’à une époque ça marchait, ensuite je me jetais sur ce que j’avais à faire, et le faisais vite et bien, une Blitzkrieg d’enfer. Maintenant, ou bien j’en sors en écrivant quelques lignes comme là, ou bien je me dis mon dieu je ne suis pas très normal en me disant mon dieu les voisins mais quels cons ils doivent penser s’ils m’entendent que je ne suis pas très normal mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec leur normalité sont chiants merde à la fin, et quand je me mets à faire ce que j’ai à faire, c’est comme si c’était une toute nouvelle activité, je stoppe tout et m’y mets, tranquillement, embourbé dans ce que j’ai à faire, ou le faisant si sont des choses des simples, bien tranquillement comme quand on attend quelque chose qui va arriver, sans se presser, temporisant.
Bref, ça va pas du tout tout ça. Et le temps passe.
D’choum, t’ji toudoum — t’chi t’chi. Surtout bien garder les dents fermées, hein.

(Après deux parties [gagnées])
J’ai oublié de dire, cela va de soi, que quand un air me gave, je passe à autre chose. Evolution naturelles : au bout d’un temps, par les airs seuls, je sors de ma léthargie. Et il va de soi aussi, que je ressens ces airs comme autant de médications spontanées.
Tout cela étant à cheval sur cette tragique (et pathétique) incapacité à s’oublier. On fait comme on peut. C’est pour ça que je lis de moins en moins (enfin, hier, j’ai quand même lu trente pages des Somnambules, deux ou trois pages de La pornographie et quarante pages d’Un fils de notre temps, mais c’est vrai que c’est pas grand-chose) : en lisant, je ne peux m’absenter, j’ai besoin de comprendre, de saisir le texte, j’ai horreur de ne pas tout saisir, que quelque chose m’échappe, j’ai besoin d’être le cerveau qui rematrice tout — sinon, à quoi bon lire ? (sans doute que tout le monde procède ainsi, cela va de soi). Du coup, je me laisse de moins en moins entraîner là où m’emmène un auteur, comme avant, lorsque j’avais confiance en l’auteur et que je ne regardais pas au temps. D’abord j’ai eu besoin de saisir le tout cerveau matrice, ensuite je n’ai pu plus supporter le long chemin qu’il me fait suivre durant lequel j’étouffe. Sans cesse je me dis : et moi dans tout ça ? Parce que quand même, je n’ai jamais lu, mais alors jamais, pour le seul plaisir de lire : c’est moi qui compte, moi moi moi, moi qui suis la fin, le but et l’héritier de ces sentiers traversés. Je me suis quand même dit que c’est juste que je ne trouve plus rien qui correspond à mon goût, que tout ce qui me tombe sous les yeux finit par m’ennuyer, par me faire soupirer. Alors des fois, je peux lire des trucs vraiment nuls, puisqu’ils ne me concernent en rien, je n’ai rien à régler avec eux, rien à capter, je m’en fous, un peu comme on feuillette, l’été, en s’ennuyant, le Closer de la fille qui se trouve à côté de nous et qui a fini par s’endormir en laissant faire le soleil sur sa peau toute huilée. Ce n’est rien d’important, je suis zombi devant, comme devant une partie de Free Cell, ce n’est pas ma vie qui se joue, mon être le plus profond dans une partie de Free Cell. Non, vraiment, je ne parviens pas à lire autre chose que des conneries selon la méthode préconisée par Gilles Deleuze, « comme on regarde un film ». Et bien moi, un film, justement, je le regarde comme je lis un livre existentiel, c’est pour ça que ça m’angoisse tellement. Je n’arrive pas à ‘‘m’en foutre’’, à m’en détacher, à regarder de biais, face à une direction, celle de ma ‘‘vie’’, qui se trouve être décalée. Non, moi, il faut que j’aborde toutes ces productions de face, un pur spectateur qui tente de sortir de sa position en gobant, ce qui m’évoque l’image de ces chanteurs de hard-machin, tête baissée sur la scène, tout de noir vêtus, cheveux tombant tout noir aussi, avec les mains au bout des bras fléchis qui semblent saisir paumes en l’air quelque chose, le capter et le lever, un peu comme des prophètes, des devins (je ne peux penser qu’à celui d’Astérix, désolé), mais on ne sait pas trop ce qu’ils essayent, un peu ridicules, de saisir et relever, enfin… Pour ma part, c’est la captation cerveau matrice, mon destin qui se heurte à toutes ces surfaces, devant lesquels, un tout petit peu débile, je ne manque pas de m’arrêter.
Il y a autre chose encore. J’écris, j’écris, et des fourmis me viennent, le corps un peu froissé, logorrhée qui pourrait n’en plus finir. Cela je n’en veux plus, c’est vraiment trop débile pour le coup. Une manière de sortir de tout cela, et vraiment pas la meilleure, une sortie par la ‘‘conscience’’, qu’ensuite tout frais, debout, je me demande alors qu’est-ce que j’ai donc à faire, et que je le fais (quand je ne reste pas, évidemment, à écrire jusqu’à ce qu’un début de tétanie s’ensuive), tout machine, robot hyperrationnel, et vraiment nul, mais alors nul à un point !...

(Sept parties [gagnées] plus tard)
Bon, ça m’a soûlé. Je suis reparti sur ce qui, pour un ignare comme moi, ressemble à du Vivaldi, et puis je gagne tout, c’est pas drôle. Peut-être qu’un jour je gagnerai ailleurs qu’au Free Cell, mais c’est vraiment pas gagné.
Après, voilà, je sors de tout cela comme d’une opération à somme zéro (je pense au bouquin de Baudrillard L’échange symbolique et la mort, à propos du poète… Saussure lui-même je crois ?), et j’ai plein de choses, ailleurs, qui m’attendent, et je suis à la bourre. J’en sors comme d’un songe, alors que ce n’était pas le but. Et là, oui, ça n’a pas d’utilité, c’est juste une perte de temps, mon dieu se demande la madame, mais comment est-ce possible, car il n’y a même quelque plaisir caché là-dessous, ce n’est pas la complice antichambre des masques orgueilleux.
Bon je trace le trait séparateur de suite (trois étoiles et retour à la ligne), sinon je suis là pour encore pas loin d’une heure et demie, que j’aurai même pas le temps de me doucher.
(Je le marque là pour ne pas le marquer deux lignes plus bas, ce qui est déjà autre chose, mais faut que je me retienne d’inscrire quoi que ce soit après la ligne tracée.)
(L’avantage de tout cela, quand je parlais d’automédication, c’est que maintenant j’ai un bon gros mollard, enfin, à cracher dans l’évier, par le fait d’une salutaire détension (deux bons gros mollards, même) de tout ce qui se trouve après la bouche.)

Mélancolie

Mélancolie :

La mélancolie c’est de chiriquement retenir un train, un artichaut, et je ne sais plus quoi d’autre. La plupart partent, s’engouffrent, oubliés dans le temps. Je pense à tel bouquin dont j’ai oublié le nom comme l’auteur, que je n’ai pas lu, mais dont ils avaient parlé alors que sortaient deux bouquins, d’assez mauvaise facture selon critiques, sur le sujet de la pédophilie. Je revois ce bouquin, photographié, en centre de page du magazine télé hebdomadaire, toute une page lui étant consacrée. Il y a tant et plus de livres dont personne ne se rappelle, que personne n’a lu ni acheté, etc. Enfin, ce ne sont pas des livres que l’on va retenir, et rabâcher parfois, ils nagent à la dérive dans la mémoire de ceux qui s’en rappellent. C’est mélancolique, cette image de l’image de ce livre dans ce magazine, image floue qui plus est, mais je crois voir que la couverture est rose. Tous les livres que je pourrais bien imaginer, ce n’est pas très mélancolique, ce sont des images d’eux-mêmes, et des images fabriquées encore. Si je retrouvais la page du magazine et la présentais, comme ça, nuement, ce ne serait pas mélancolique. C’est l’image d’image qui compte, et peut-être même ainsi une mise en abyme, superposition d’images qui laissent voir, comme dans un tuyau sans fin de bouts carrés à centre ronds pas nettement superposés mais laissant voir par une fissure l’image originale, depuis longtemps disparue. Représenter tel quel ce qui a disparu, même dans un tableau onirique qui est l’espace du souvenir, ce n’est pas très mélancolique en soi. Ce qui l’est, c’est de se rappeler ce tableau, une fois qu’on en est loin, ou, devant, d’imaginer le peintre qui, peignant, a dans sa tête l’image de l’image, et la projette sur sa toile. Sans cela, dans une présentation de nous naïve face au tableau, le peintre nous laisse dans une grande interrogation, et même plus encore, dans une espèce de manque, à ne pas saisir ce qui est passé, qui n’est plus, comme si le peintre ne l’avait pas saisi au vol dans gouffre.
Warhol. Quand un ami à lui, danseur, malade, fit une dernière danse devant ses amis et, sans prévenir, la termina à travers la fenêtre pour vol dans gouffre de quelques dizaines d’étages, il s’exclama quelque chose comme : « le con, il aurait pu prévenir, on l’aurait filmé ». Je me demande si cette exclamation l’a empêché ou non de saisir, au ralenti comme c’est souvent le cas quand quelque chose nous saisit, le geste et même, penché rapidement à la fenêtre, tout le vol qui s’en est ensuivit, ou s’il a dû, ensuite, et bêtement j’imagine rongé par le remords, s’imaginer tout ce qui s’est passé. Quand on a une caméra, face au réel, c’est simple : on pointe, on laisse tourner, et l’on se trouve dans une certaine apathie, dans une certaine assurance que rien ne peut réellement arriver, quelles que soient les circonstances, puisque tout est mis en images déjà, sur-le-champ, et même si on ne regarde jamais ces images par la suite (peut-être rien que de regarder à travers le trou de la caméra, ou même rien que de la tenir à la main…). Sans caméra, c’est nous-mêmes qui devons tout le boulot, il faut nous bouger la cervelle, les yeux, parfois même le corps pour ne pas rater une miette du spectacle mémorable. Cette impuissance de Warhol, cet étonnement, cette incompréhension soudaine, je la vois, comme tout le monde j’imagine, comme la surprise de celui qui a oublié sa caméra et qui ne sait pas faire sans. Beaucoup mieux que ça, même, son exclamation marque dans les souvenirs la scène mieux que ne l’aurait fait une caméra, s’aidant du langage pour pallier à cette absence, usant du langage comme de la caméra, puisqu’il se comporte comme s’il avait sa caméra : tout est comme est comme s’il y avait la caméra, l’objet seulement faisant défaut, et le langage en prend la place. La scène, racontée par un tiers présent dans un reportage sur Warhol, entre dans l’anecdote, et puis déjà dans la légende. La vidéo du danseur aurait été horrible, peut-être même cynique. Elle aurait pu aussi être mélancolique, mais seulement en nous imaginant le regard de ceux qui y étaient, ou seulement en nous remémorant, après l’avoir vue, la scène. Mais ce défaut de caméra, ce recours au langage, ce bricolage aux effets ironiques, passe par-delà la mélancolie, la recouvre d’un voile, le voile du sourire, le voile de la communauté alors présente, le voile du langage et de la légende. Le danseur tombe et il tombe seul, le regard ne le suit pas, le regard est à jamais fixé au lieu où se trouvait Warhol, disant surpris « merde, il aurait pu prévenir on aurait pu le filmer ». Et le sourire et la communauté et le langage et la légende accompagnent le danseur dans son dernier mouvement. Au-delà de la mélancolie, sans aucun cynisme ni même aucune horreur, nous saisissons un adieu improvisé aussi rapidement qu’une chute.
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