30.11.06

Zombi

Si je me dis zombi, une bonne partie du temps, le terme zombi a ici un sens bien précis. Ce n’est pas que je n’ai pas de phénomènes de conscience, bien que celle-ci soit comme hypnotisée, ligne plate bruit continu sur un oscilloscope. Ce n’est pas possible si facilement, faut pas croire. Pour cela, il faut de puissants artifices.

Oh, sans doute qu’il ne se passe rien de rien dans notre vie, que nous vivions dans un environnement qui ne nous chatouille d’aucun stimuli, que nous n’ayons même pas de souvenirs émotionnellement forts à nous mettre sous la dent, peut contribuer à nous abrutir profondément, mais l’abrutissement n’est pas la zombification, même si l’on peut considérer (et encore) que la zombification est un abrutissement.

Je suis zombi quand je pense à quelque chose, à une image. Qu’elle soit devant mes yeux ou dans ma tête, ce n’est que dans ma tête qu’elle est saisie. Là, elle ne résonne pas exactement, mais s’amplifie, ou plutôt devient un pur infini, une froide incandescence. Cela se marie très bien avec le corps occupé à une occupation répétitive qui permet de s’oublier, d’oublier le monde qui m’entoure.

Dans les cas les plus perfectionnés, il y a une sorte de mise en boucle du corps avec séparation de l’esprit, ce qui permet à l’un comme l’autre d’être éveillé pendant des heures et même des jours durant, fonctionnant comme une drogue non véritablement répertoriée comme telle, ou du moins pas en ces termes. J’ai fait ainsi un petit test, une fois que j’avais dix jours devant moi tranquille sans dérangement assuré, et bien, sur un jeu vidéo, à ne faire que ça, je n’ai dormi sur ce temps que trois nuits de dix à douze heures, en mangeant pas grand-chose (et avec un peu de café et de coca, et des clopes, mais même moins que d’habitude).

Le jeu vidéo est particulièrement zombifiant parce qu’il est un dispositif perfectionné. Là, en l’occurrence, je ne pensais qu’à ce qui défilait devant mes yeux, l’incandescence froide se trouvant derrière cette perpétuelle agitation. Dans d’autres cas, avec des jeux plus nuls (c'est-à-dire avec moins de signes, et moins d’interaction entre les signes) et plus lents, il n’y a quasiment que ce pur infini.

Evidemment, ce phénomène se retrouve en dehors du jeu vidéo, par exemple avec de simples images, l’important alors étant l’image, la seule image, l’image fixe. Mais de toutes les manières, la zombification est captation par le désir, captation du désir lui-même. C’est une manière de le brancher facilement, directement et le plus simplement du monde, une sorte d’onanisme nul. Bien sûr, des pouvoir peuvent s’en servir, blablabla. N’empêche que, dans un contexte où l’on reste seul comme un con avec son désir, où l’on n’a aucune chance de lui faire prendre forme, de le développer, le compliqué, dans des formes proprement sociales, plutôt que de marcher dessus à pieds joints histoire qu’il ferme sa gueule, c’est une manière de l’entretenir. Bien sûr, le pouvoir peut veiller à cette raréfaction, blablabla.

Bref, la question n’est pas d’arrêter d’être zombi, genre « il le faut ! », un « tu-dois » de plus ou de moins… mais bien plutôt d’en sortir.

Pour ceux, il en existe, qui pensent que la zombification est vraiment un stade particulièrement dépravé et gravement pathétique, il faut quand même dire qu’elle relève du mysticisme, au cas où certains ne l’auraient pas compris. Bon, on en a fini avec la « foi » et toutes ces conneries, ce ne sont plus que des techniques et des ‘‘croyances’’ relativisées, mais on atteint par là une certaine profondeur, un certain ‘‘point de vue’’ ou ‘‘savoir’’, qui ne nous permet certes pas de dire grand-chose sur le monde (à moins de verser dans la psychose, comme certain auteur de naissance grenobloise), mais nous aide à nous comprendre et nous saisir nous-mêmes (il va de soi que l’on peut aussi en rester là, sans jamais remonter à la surface, prisonnier de ce qui nous capture : c’est alors que nous nous sommes perdus).

Toutes les ‘‘expériences mystiques’’ nous garantissent des fonds à partir desquels, sans y retourner mais en en gardant la trace, le souvenir, nous pouvons mieux être ensuite, à condition de ne pas se perdre (ce qui veut déjà sans doute dire, mais là je sèche en fait, ne pas se perdre dans l’expérience elle-même, ne pas se laisser absorber par ce qui capte notre désir). Bref, c’est loin d’être une fin en soi.

Modèle d'importation

Ces gens modelés dans de la pâte américaine. Tu as déjà tout en toi, leur est-il dit, tout est déjà là. Tu penses des choses, tu sais des choses, tu sens des choses, il n’y a vraiment rien de plus. Quelques qualités à améliorer, rien de plus, et ce n’est guère que technique. Tout est déjà là, vraiment, tu n’as plus qu’à creuser, à te comprendre toi-même, à comprendre par exemple les idées que tu balancent naïvement. Quand tu auras fait ce chemin — et ça remonte aux grecs ! (ahahah) —, tu te seras compris, et ton chemin sera ton œuvre.

Alors bien sûr c’est un modèle (protestant) largement distribué, et on baigne dedans, pour ceux qui sont comme moi, depuis tout petit. Largement distribué, on peut penser : qui a fait ses preuves. Certes. Mais encore faudrait-il savoir quel monde cela nous ouvre, et quelle vie pour chacun.

Parce que ce modèle d’ignorance est en plus fondé sur l’oubli de ses conditions de production, il laisse chacun, sans possibilité de se saisir en dehors du modèle, à la cruauté qu’il lui inflige (comme tout autre modèle, cela va de soi).

Il s’agit d’un renvoi à soi-même, à soi-même en tant que l’on ne peut échapper à l’impératif catégorique d’être soi-même. On ne peut pas sortir de soi, car alors, contraintes sociales très concrètes viennent nous renvoyer illico à nous-mêmes, en nous remettant dans le droit chemin : face à nous-mêmes. Pareil : pas moyen de se reposer sur des dispositifs extérieurs, sur des béquilles quelconques, c’est constamment lève-toi et marche.

Obéir à l’information placée en nous, pour ainsi dire dès le départ (corrélé à un éloge sans faille de la nature), ce qui chez nous autres résonne comme principe même du conservatisme, est l’axiome le plus naïf et le plus innocent que l’on puisse imaginer. Avec ceci, on nous sert un grégarisme des plus banals en ce que tout le monde, obéissant à cette information, forme un modèle des plus conformistes. Mais ce modèle-ci, étrangement, est secondé par un autre modèle, le modèle moral, ce qu’on appelle couramment normalité, et les deux sont en lutte : tout est fait pour que ce modèle-là advienne, et on nous pose comme limite ce modèle-ci.

Bien sûr, dans l’idéal, il est imaginé qu’en se laissant obéir à notre information originelle, nous qui sommes si purs et si innocents, n’est-ce pas, de merveilleuses créatures divines, par le principe de la main invisible nous allons parvenir au modèle prôné par la morale. Il n’est pas, dès lors, incompréhensible que certains souhaitent remettre dans la tête de chaque petite ganache blonde l’imagination de soi-même, en lieu et place de l’information qui a fini par en prendre la place, selon laquelle je suis une créature de Dieu, un petit ange innocent promis aux douces trompettes paradisiaques.

Mais l’imagination mythologique a laissé la place aux informations télévisées, que nous voyons et sentons et devons laisser parler, « s’exprimer » comme on nous le répète depuis au moins aussi longtemps que notre chômage annoncé, et puis aussi comprendre, mais dans la seule mesure où la compréhension de « soi-même » aide à mieux être encore soi-même.

A chaque fois que j’ai pu devenir « moi-même », encouragé et félicité par mon entourage, lequel trouve tout cela très joli, merveilleusement droit, conforme ou je ne sais quoi, très bien en tous les cas, j’ai senti coup foireux et adieu la belle voie, en sentant, pour moi-même, que « moi-même » m’était tout à fait étranger, pour ne pas dire, presque, une commande de mon entourage. Etranger : comme un masque qui commence à se faire sentir tel alors que jusque-là c’était mon vrai visage. Les masques, eux, je ne les supporte pas, mais j’ai souvent bien du mal (non : tout le temps), à me les arracher de la face. Au contraire, je les contracte sur moi jusqu’à ce qu’ils me fassent mal, mais cela c’est quand ils ne servent qu’à se promener dans les rues, sinon, concrètement, soit je suis trop timide pour en porter un seul, laissant ma chair à nu, toute matière non formée, grouillante et pâteuse, soit je ne supporte pas les masques et dois les surjouer au possible comme pour bien les tendre devant moi, loin de mon visage caché. Parfois, très rarement, des rencontres inconnues surgissent sans se poser de questions. Dans ces cas-là, les autres n’ont pas de masque, c’est une question qui leur est étrangère. Ils sont, c’est tout. Qui a un masque a un « soi-même », dans le sens du modèle évoqué, puisque le ‘‘fond’’ et la ‘‘forme’’ se répondent nécessairement.

Il se trouve, bizarrement, que les moments où je me sens bien sont des moments dans lesquels je ne pense pas du tout à moi-même. Je ne me sens pas, je n’ai ni conscience ni imagination de moi-même, je ne me recherche pas, le « je » même, hormis peut-être dans le seul rôle de pronom personnel, élidé dans beaucoup de langues, n’apparaît pas. Signe de plus, si l’on veut, que ce modèle-là est fondé sur les « problèmes », sur les « soucis », qui jamais, et pour cause, ne cessent. A partir du moment où débarque ce moi, dont on n’arrive jamais, semble-t-il, à se débarrasser seul (ou alors par la solitude, mais une solitude habitée, par du tout, pour ainsi dire, un abandon : par exemple habitée par de l’imagination, soutenue par des livres), commencent les problèmes, qui jamais ne s’arrêtent.

C’est peut-être le dernier romantisme : l’infini moi que je pose. Il n’a pas de fin, jamais on ne peut en venir à bout. Pris au piège, comme des lapins. On croyait avoir là quelque chose d’intéressant, mais qui pourrait être réglé relativement rapidement, et voilà que cela n’a pas de fin. On pourrait, tout compte fin, tracer un trait de suite, par simple décision, se dire maintenant je suis cela point barre, ou même pourquoi pas se jouer aux dés comme dans L’homme dé, mais l’étendue des possibles, et des meilleurs d’entre eux (soit : les plus réalisables, c'est-à-dire en fait surtout les plus profitables), nous apparaît toujours comme un infini, ou ne serait-ce que comme un carrefour, et nous ne savons nous décider, nous croyons même que cela serait la pire erreur de notre vie, pour ne pas dire une profanation. Car enfin, décider quoi être c’est trahir, et c’est trahir ou bien notre information originelle (couramment, on utilise la psychanalyse, même édulcorée, pour tenter de la connaître, mais ce peut aussi bien être plus concrètement des pulsions, des désirs, ou même des croyances, des opinions sur soi ; enfin, n’importe quoi pourvu que ce soit sincère envers soi-même), ou bien notre volonté, ou bien notre désir, ou bien, évidemment, les attentes de notre entourage. Ces quatre choses, au moins, jouent un jeu souvent très compliqué, car elles ne sont pas indissociées. Certaines se confondent, et puis on essaie d’en confondre pour faciliter les choses, et puis aussi les autres nous poussent à cette confusion, collusion, et pour ce qui les concerne, bien souvent, ils n’ont pas d’opinion bien arrêtée dès le départ, au contraire elle se forme et se transforme, ils restent à l’affût de nous-mêmes, en voulant, ils ne diraient jamais le contraire, notre plus grand bien. Sans doute les gens qui vont bien, parfaitement bien, qui sont heureux de vivre et en profitent vivent dans la confusion, collusion, de ces quatre éléments. Si on trouve ces gens un peu cons (mais quand même quelle chance ils ont, même trop cons pour s’en apercevoir), c’est qu’ils ne voient pas ce qui, réellement, est séparé, disjoint, différent, c’est un manque d’intelligence et, derrière ceci, de finesse, avec tout ce que cela implique qui n’est donc pas atteint : goût, beauté, vérité, forme humaine véritable, etc. Jugement d’un bonhomme complètement atteint par ce possible dernier romantisme, mais tentant de s’en défaire, de le mettre à distance, de le comprendre moins comme « lui-même » que comme des choses, déjà un regard ‘‘scientifique’’.

28.11.06

Le repli

Lorsque Deleuze a publié Le Pli, des gens sont venus le voir, pour lui dire que ce dont il parlait, c’était exactement ce qu’ils pratiquaient. C’était l’association française d’origami, ou quelque chose comme ça.

Petit, j’ai toujours détesté les origamis. Fasciné, d’un côté, et d’un autre, c’était toujours une pratique que je voyais comme signifiant un monde, appartenant à un habitus, à tout un arrière-plan d’une socialité que je connaissais pas, étrangère à mon monde. Il y a des pratiques, comme cela, de même que des odeurs, des ambiances que, petit, on finit par connaître, ou plutôt reconnaître, et que l’on sait, que l’on sent étrangères à son monde, étrangères à soi, nécessitant de trop grands changements autour de soi, dans nos affinités, dans notre culture déjà, pour qu’on les apprécie. Il faudrait peut-être des passeurs, mais ceux-ci ne viennent pas, ou, lorsqu’ils viennent, on les perçoit un peu comme des monstres, bien que certains, qui ne sont pas passeurs à proprement parler, mais des gens qui nous relient à ces choses, sont nos amis, et l’on a accès à ces choses étrangères par leur biais seul. Concernant l’origami, je me rappelle un passeur, mais peut-être n’était-ce pas lui. Il me semblait faire tant de choses, et un vrai monstre en même temps. Je ne sais pas, c’est peut-être simplement qu’il tournait autour de ma mère.

J’ai essayé, une fois, les origamis. Très rapidement. Je ne sais pas si j’ai vraiment commencé à en faire un. Le petit livre tout en images, à la couverture représentant un pliage en papier, comme on disait, sur fond rouge avec un large bord noir, montrait bien comment il fallait faire. J’ai peut-être essayé, et sans doute que cela m’a énervé, si je ne m’en rappelle plus. J’ai souvent vu ce livre traîner, et je l’ai feuilleté quelques fois, comme un compagnon étranger. Ce n’est pas véritablement de la fascination, finalement, mais une sorte de voyage en commun silencieux, entre deux personnes qui savent qu’elles ne se comprendront jamais, tout en appréciant assez la présence moelleuse de l’autre. Ce livre était un danger pour moi, aussi, puisque je n’y arriverai jamais, à faire ces pliages comme il faut, rien que les images je ne les comprenais pas, il remettait en cause mes compétences, ma perfection. Plutôt que de m’énerver, j’ai accepté son étrangeté, et l’appréciait bien comme ça. Mais tout de même, le monde nécessaire à l’inclusion de la pratique origamique m’était parfaitement inconnu. A l’abord d’un monde étranger, ce qui frappe en premier lieu, ce sont ces limites. Ma conception des mondes étrangers est semblable à ma présentation à eux, car lorsque j’y suis jeté, ou que j’y entre sans faire attention (ce que je vois comme plus rare, voire jamais produit, car c’est moi dans ma continuité), je les vois de l’intérieur, et ainsi je les considère bien au contraire comme allant vers l’ouvert.

C’est cela aussi, que je sens dans l’origami, comme dans tous ces mondes un minimum ‘‘traditionnels’’, par exemple des maisons où chaque meuble a sa place, des maisons qui ne bougent pas, bien réglées, avec toujours la même odeur et cette usure ensemble des choses. ce repli, je le vois comme une fin. Le résultat, cette liqueur des choses vieillies, le petit oiseau plié, la sagesse de toute une vie, ne m’a jamais apparu que comme un sacrifice trop grand en regard de ce qui était possible au départ, même si, à vrai dire, j’aime profiter de ces choses, les goûter, mais en passant, ce n’est pas au centre de ma vie, jamais ne me viendrait à l’idée de me sacrifier pour cela, « ils » peuvent toujours courir. Adolescent, j’ai testé les bonsaïs, mais cela n’a pas duré longtemps, et mes tentatives pour dresser des plantes plus ordinaires se heurtaient toujours à des lois naturelles et à leur trop lente croissance. Qu’un petit bijou ne soit que ça me plonge dans une profonde mélancolie. Rendez-vous compte ! : tout le possible qu’il y avait là pourtant ! Mais, bizarrement, il semble qu’il faille justement une profonde mélancolie pour les apprécier, ces bijoux.

Là, juste comme tu pars, m’accordant ton odeur, je me demande ce que je pourrais bien faire. N’ayant finalement pas envie de me lobotomiser à nouveau devant un jeu vidéo, et n’ayant rien d’autre à écrire pour mon mémoire, je repense au texte que j’ai écrit cet après-midi, à propos de ce que j’ai appelé, faute de mieux, le « remake-pour-soi ». Cela, et puis le design de mon blog ‘‘Sergvolant’’, gris avec cette madone kitsch derrière éclairée de feu jaune et au cœur rougeoyant, et puis encore les origami, et puis le pli d’un drap sur une couverture, comme chez ma grand-mère. Je n’ai jamais réussi à imaginer le pliage d’un origami. C’est comme faire une roulade, en gym, au collège : même une roulade à l’avant, j’en étais incapable. Quand je ne réfléchissais pas, tout petit, j’étais capable de rouler vers l’avant, mais après, j’ai commencé à vouloir m’imaginer rouler à l’avant, et je n’ai jamais réussi à m’imaginer cela. Dans ma tête, je veux suivre le mouvement, alors pour atterrir à l’endroit je dois me tordre, mais si je ne me tords pas, j’atterris à l’envers, ou plutôt je reste coincé. Les roulades et les origamis, c’est un peu la même chose pour moi : le mouvement dans l’espace, je ne parviens par à l’imaginer, je perds le corps-à-corps avec les choses, sans doute, sans doute que c’est pour cela.

Lorsque je m’imagine un pli, je m’imagine un repli. Repli d’un drap, repli d’un bout de peau. Ou le « remake-pour-soi », ou le design de mon blog. Petit, je crois que je n’aimais pas les replis. Les origamis, ça a toujours été des replis pour moi. Je n’aimais les draps qu’autant que dans mes mains à hauteur de menton ils étaient bien lisses, et mes parents devaient à deux me maîtriser pour me décalotter et m’enduire de mercurochrome. Les replis, au fond, je les aimais bien tant qu’ils étaient déjà faits, et je voulais les laisser ainsi, sans même tenter de les défaire. J’aimais bien, cette idée, ou cette sensation, sans le voir, peut-être, véritablement ainsi. Disons que je me racontais que les choses étaient ‘‘ainsi’’, je me racontais en fait le repli, je le laissais tourner dans ma tête, je le goûtais, et cela me plaisait.

Lorsque les choses s’ouvrent, lorsque l’on défait les plis, là je n’aime pas du tout. Le cœur à vif, je n’aime pas du tout, par exemple. C’est qu’il n’y a même pas de dépli, simplement c’est tout plat, trop tendu, ça fait mal, on ne peut pas plier sans faire mal encore plus. Parfois je t’ouvre mon cœur, mais tu ne replies pas, alors il reste là, comme ça, à saigner. Tu ferais mieux de me le dire avant, ainsi je n’ouvrirais rien du tout.

Maintenant, je commence à vouloir replier. Tout est trop extérieur, trop tendu, trop vulgaire. Ni désirable, ni confortable. Une toile tendue pour battre le tambour. Juste un pli, un repli, et tout va mieux.

Pour celui qui n’a pas de limites, tout plat à l’infini, il est nécessaire de placer des limites. Parfois elles viennent d’elles-mêmes. Par exemple, il existe des gens qui se sont laissés aller au plus grand nihilisme. Et bien, lorsqu’ils ne sont pas morts, pulvérisés, éclipsés dans l’espace sans limites, ils ne sont pas très beaux à voir. Leurs limites, ce sont leurs marques, par exemple leurs maladies, leurs organes endommagés, leurs dépendances dont ils n’arrivent pas à sortir. Ils étaient magnifiques, et les voilà déchets. Placer des limites, dans un espace tout vide, sans protection aucune, sans la vie de gens bienveillants derrière la porte à propos desquels on imagine un quelconque repli, sans même le drap bordé pour nous que l’on sert dans notre main, ce ne peut être que faire un repli sur soi. Repli sur soi un peu comme l’homme se courbe, la tête contre le ventre, face au vent trop fort (mais lui c’est aussi pour protéger son chapeau haut-de-forme, que ses mains pendent, et ses épaules avec, où qu’elles détiennent quelque pauvre ou même cher trésor dans le creux de son ventre).

Repli pour un corps épinglé, si maigre qu’on ne peut même rien pincer, la peau et les nerfs trop tendus, et puis l’espace autour, et les tensions sans cesse entre lui et tous les autres, chaque qu’ils se rencontrent. Trop habitué que dans son repli on vienne à l’attaquer, ne rêvant depuis longtemps que de grandes sorties, choisies, préparées, attaques millimétrées, juste avant le repli, le retour dans sa zone à l’abri.

Toute cette histoire projetée sur un plan que sexuel, comme savent le faire les dévoileurs de pacotilles, « cynisme : délire des lieux communs », ne fait dessiner une bite qui, dure, ne sait trop où aller, et se réfugie dans le repli, cette tristesse, cette mélancolie, n’étant que l’expression d’une petite bite molle.

Les petits mondes que j’ai croisés m’ont toujours fait peur, car il m’est odieux de les imaginer, despotiques, régenter seuls une vie, qu’une vie ne soit prise que dans l’un d’eux, trop étroits, dans lesquels, pourtant, on peut facilement être, il ne s’agit ensuite que de couper et régler les « problèmes ». J’ai toujours souhaité le côté évasé de l’entonnoir pour moi-même, côté ouvert, un champ illimité, ce qu’on appelle, je suppose, bêtement la liberté. Aussi ce repli ne doit-il pas fonder un monde. Curieux cette tendance à vivre dans l’instant, sans mémoire, à devoir constamment, pour ne pas sombrer (il n’est même pas question de la prendre en compte), se rappeler ce qu’il y a ailleurs, ou plutôt que mes deux pieds s’ancrent dans un sol dont je ne connais, à chaque instant, qu’un petit bout.

Au cours de l’écriture, je me suis rappelé, également, dès le début, cette tendance qui est la mienne d’être sensible aux ambiances, aux mondes. Il en faut peu pour cela, oui vraiment très peu, mais sans doute au fond ne s’agit-il que de bienveillance, car ne suis-je conscient d’une ambiance ou d’un monde que lorsque je commence à être un peu assoupi, mélancolique. Introduit à l’un d’eux, je ne suis plus moi. Je baigne dans ce monde. Mais touriste, toujours, ou voyageur, appartenant à une autre contrée que je ne connais pas.

Il est facile, enfin, de ne pas respecter les replis. La raison cynique le sait bien, elle qui glorifie les verges dures et les trous ouverts bien profonds, sans même penser, dans toute son agressivité, insolence supportée, garantie par un pouvoir qu’elle dit souvent, étrangement, détester et combattre. Les cyniques aiment les enfants à peu près autant qu’une féministe d’il y a trente quarante ans, comme la mère du personnage principal de Millenium People de Ballard, ou celle de celui de Choke de Palahniuk. Il est facile de déplier sauvagement. Ce qui peut être déplié doit l’être, n’est-ce pas, ce qui ne résiste pas au pouvoir doit être détruit, sinon, si l’on se replie là, un pouvoir bien ennemi viendra tous nous tuer ou nous réduire en esclavage, il ne faut pas qu’il y ait de prise possible. Dans Choke, la mère dit à son fils, juste avant de mourir d’un cancer : « je me suis opposé à tout, tout le temps, dans ma vie, j’aurais bien aimer construire quelque chose, j’aurais dû commencer par là », esclave de ce qui, dit-elle, l’oppresse. Finalement ils cherchaient le grand repli, le pli indépliable, le vrai pli qui ne soit pas encore un pli fait au fer rouge, ou fer à repasser, comme le bétail, les corps viande et échange des sociétés archaïques, la corps assigné à sa place par un pouvoir auquel il ne peut échapper sans mourir à coup sûr. Replier le corps après 14-18, après Auschwitz, Hiroshima, Tuol Sleng, Srebrenica, Bagdad, pour que plus jamais ça, pour qu’enfin décider pouvoir nous seuls de quoi.

Il est sans doute temps de chercher des replis, et pas que pour les suralimentés que nous sommes. La civilisation de la chatte et de la bite parvient enfin à se faire piquer la tête, auréole terne d’épines, dans la guerre en Irak. Les critiques, désespérés, se meurent, s’ils ne jouent du système.

Un voile, un drap, la mort, limite notre vie.

26.11.06

Homme sans qualité

Ecran pour images, derrière : le désir. Et nous restons ainsi, face aux écrans, déniant le réel sans cesse, le désir s’apaisant mais se répétant sans fin, et les images aussi. Monde de la fiction sans doute, qui finit par bâtir son monde. Monde qui nous enclôt, en traçant les limites, et finit par nous faire être.

Etre : consistance, épaisseur acquise par l’occupation entière de la boîte, mais souple encore.

J’aimerais bien « m’exprimer » par divers médias. Toujours soi, et toujours l’écran, même retourné sur le réel. Toujours être. Est-ce là la fin ?

Je pourrais aller un peu plus loin, et me reposer, danser, manier les autres pour me faire passer, comme des marches d’escaliers pour, à la fin, aller un peu plus haut, un peu plus loin, m’inscrire moi-même dans le décor par un léger surplus, un simulacre après répétitions qui met au monde autre chose déjà : moi, et plus encore. Mais en fait, je m’aperçois que pour cela peut-être il faut que l’excitation, le jouissance, soit prise auprès des autres, dans un non soucis d’abord de soi, et ce n’est, malheureusement pas le cas. Au contraire, je veux plutôt, con qui parle, ipséité certaine, au naturel dans le monde des phénomènes, témoin premier, ressentir moi, que les ‘‘idées’’ viennent à moi, et l’excitation, la jouissance d’elles. Que ça n’aille pas très loin, que ça repose sur des marches d’escaliers ou dans des espaces déjà connus déjà, parfaitement éclairés, sauf à mon aveuglement, c’est là un petit problème. Mais c’est le propre des gens normaux, des hommes sans qualité, de parvenir à construire une intériorité, quelque chose, eux-mêmes, au sein même de ce qui est parfaitement éclairé, n’en déplaise à ceux qui savent, créant ainsi un petit peu d’ombre, une membrane à leur mesure dans un espace trop grand et bien trop étranger, même s’ils sont toujours bien compris. Etre, c’est tout ce qu’il reste aux asservis de la démocratie comme de tout autre pouvoir, pas un asservissement volontaire exactement, mais un remplissage sensitif et symbolique, pour le dire mal ainsi, d’un intérieur fondé sur des limites souvent humainement, trop humainement proches, jamais comprises, et encore moins remises en cause.

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