Betancourt : l'histoire est finie, mais on le savait déjà
C’est bien triste, les otages. Comme les victimes de tueries presque aveugles, les étudiants sauvagement assassinés qu’on ne sait pas trop pourquoi, et autres histoires de morts. Je laisse même en suspens cette histoire de mort, puisque bien souvent ils meurent pas, la mort se négociant la plupart du temps.
Mon idole, en terme d’otages, numéro au palmarès drastique, c’est Florence Aubenas. Elle me soûlait comme les autres — c’est injuste de dire ça, ce sont les discours autour pendant que l’otage est privé de parole, qui me soûlent —, et puis elle est revenue, elle a gentiment envoyé paître tout le monde, revendiquant un droit à penser, à travailler, à retourner en Irak si elle le souhaitait, et même — un comble pour un otage ! — à avoir ses opinions politiques propres et à ne rien devoir à personne en ce qui concerne son devenir futur, et surtout pas une dette infinie en échange de sa vie sauve.
J’étais au-delà de la 53e brume quand je ne sentis plus une épaule sous ma main. « Je regarde une vidéo de la libération d’Ingrid Betancourt ». Ah.
Comme un vieil évènement annoncé qui ne me concerne pas. Et en même temps ce genre de nouvelles qui informent que le monde continue à aller comme il va, que tout est conforme aux prévisions, les repères sauvegardés, replacés. Et puis je savais que ça lui faisait plaisir, j’ai peut-être même esquissé un sourire, mental du moins, à cette idée, mes yeux tentant de s’ouvrir au monde refusant de subir l’agression d’une lumière plasmique.
Ras-le-bol, au fil des mois et des années, de voir tous les bonnes gens se mobiliser, et des grandes affiches, et des concerts par les bonnes âmes, et l’opinion des gentils citoyens. Sorte de mise au pas moral et politique bien douce. Ça coûte pas grand-chose et surtout c’est une bonne garantie d’irréprochabilité. Le genre de consensus toujours un peu douteux que rien que pour maintenir, on sait jamais, une petite arrivée d’air et un semblant de pluralité on ne va pas rejoindre, pleurer la défaite des brésiliens, ne pas manifester contre Le Pen et ne pas voter Chirac, célébrer la chute de la bite america fois deux par des morpions volants, et dans un autre temps trouver que massacrer le peuple de Goethe, malgré ce qu’en dit Nietzsche, ben c’est pas bien joli et comme entrée dans un nouveau siècle on a fait mieux.
Le lendemain j’ai regardé la vidéo où on voit la parente ou non de l’actionnaire principale de l’Oréal (en fait il y a bien deux T au nom de celle-ci, un peu comme le borgne et le dieu Pan qui eux n’ont plus n’ont rien à voir, nom d’une Bacchante ; néanmoins la question s'est posée, sans jamais trouver de réponse clairement définitive dans les représentations sociales) monter à la porte de l’avion retrouver ses proches. Ça m’a même tiré une larme, mais la journaliste d’itélé me l’a fait ravaler avec son discours faussement troublé, se forçant à laisser l’évènement lui faire perdre ses mots, tandis qu’elle disait d’une voix très maître d’elle-même et bien posée, bien spectatrice, qu’il s’agissait, sur un ton péremptoire, ne souffrant aucune contradiction mais cherchant à obtenir une approbation plus affirmée encore en face, d’un grand moment historique. Pour cette clique médiatique, on s’en doute, vu le reste de leur actualité : quand il n’y a plus rien, le fait divers le plus croustillant et tenant l’actualité plus d’une semaine et demie est une aubaine pour se donner de l’importance et combler le vide.
On ne sait pas trop ce qu’elle va faire ensuite, Betancourt. On s’en fout un peu, d’ailleurs, elle retournera peut-être à son anonymat relatif qui était le sien comme j’ai vu une fois Aubenas intervenir au JT en envoyé spécial sans qu’il ne soit plus question de sa mésaventure. Le pire serait qu’elle joue de cette brèche géante ouverte, la transformant vraiment en tout ce que Ségolène Royal ne sera jamais malgré ses profonds désirs.
Maintenant que cet épisode de télé réalité sans image ni autre immédiateté qu’un compteur de jours est passé, que va-t-il bien ne pas se passer sur les écrans d’actualités du temps d’après l’histoire de nos chers médias ?